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VOLTAIRE ET J.-J. ROUSSEAU.
qui l’inonde, il veut la communiquer à ses semblables ; il a soif de les yfaire participer et de leur porter, avec l’explication du mystère de lanature, la loi du maître qui la gouverne, loi de justice, de solidarité, defraternité, soumission dans les traverses de cette courte vie, espoir etfoi dans une vie meilleure. La nuit paraît bien longue à son impatience ;il n’attend que le retour du soleil. Cependant, fatigué à la fin de tantd’émotions et de pensées, il s’est endormi, et durant son sommeil il aun songe. C’est dans ce songe qu’il va voir figurer les religions diverses,depuis les plus grossières jusqu’à la plus pure, depuis les formes lesplus brutales du naturalisme et de la sensualité iusqu’à la révélationde la parole la plus simple, la plus divine, la plus humaine, celle duSermon sur la montagne. Qu’a prétendu signifier Rousseau par cettedistinction de ce que son philosophe voit en songe et de ce qu’il avaitconçu durant sa veille? A-t-il voulu faire entendre qu’entre la premièremanière de comprendre l’Être divin et toutes les autres il y a précisé-ment toute la distance de la vérité à la fiction, et qu’un seul et mêmevoile d’illusion, sauf la juste différence du plus au moins, s’étendraindistinctement sur tout ce qui sera vu dans le songe? A-t-il voulusimplement marquer que la nature humaine et l’esprit humain ne com-portent la première manière de voir que chez un petit nombre d’indi-vidus, et que l’histoire n’admet point le triomphe de la philosophiepure? Ce qu’on a droit de faire observer, c’est qu’en supposant que lemorceau soit terminé (et j’aime à croire qu’il l’est), rien ne vient àl’appui d’une interprétation défavorable le moins du monde à la ré-vélation dernière, et que la fin du songe, au contraire, s’élève et atteintun tel degré de sérénité morale et de beauté, qu’il ne tient qu’à nousd’v voir le couronnement et le perfectionnement sublime, la divinetransfiguration de la philosophie simple et nue. En un mot, Rousseaune fait dans ce morceau que mettre en action et commenter sous formedramatique cette parole de la Profession de foi du Vicaire : « Oui, si lavie et la mort de Socrate sont d’un sage, la vie et la mort de Jésussont d’un Dieu. » Et s’il conclut encore moins dans le songe que dans lespages de XEmïle, s’il n’éveille pas son philosophe pour tirer de lui undernier mot, c’est qu’il n’a pas voulu le lui faire dire, c’est qu’il n’a pasosé conclure, et qu’il a reculé devant toute parole qui ne serait pasun hommage au Christ. Il a cru ce jour-là par le cœur, et il n’a rien