Buch 
Galerie Des Grands Écrivains Français : Tirée Des Causeries Du Lundi Et Des Portraits Littéraires / Par M. Sainte-Beuve De L'Academie Française ; Illustrée De Portraits Gravés Au Burin Par MM. Goutière, Delannoy, Leguay, Nargeot, Etc. D'Après Les Dessins De Staal, Philippoteaux, Etc.
Entstehung
Seite
487
JPEG-Download
 

VOLTAIRE ET J.-J. ROUSSEAU.

487

président et qui constituent la vie; et ces mouvements d’un ordre supé-rieur et singulier, cette activité spontanée des animaux, et nos propressensations à nous, et ce pouvoir de penser, de vouloir et d’agir que jesens en moi? Telle est la série de questions que s’adresse le premierphilosophe. Il essaye, pour y répondre, d’hypothèses diverses : l’arran-gement fortuit, la nécessité du mouvement de la matière, l’infinité decombinaisons possibles dont une a réussi... Il hésitait, il commençait àse troubler : placé entre des explications incomplètes et des objectionssans réplique, il allait, s’il n’y prenait garde, trop accorder à la raison,au raisonnement; il sentait poindre l’orgueil en même temps que s’ac-croître les obscurités, quand tout à coup... mais laissons-Ie parler lui-même sa plus belle langue :

« ... quand tout à coup un rayon de lumière vint frapper son esprit et lui dévoilerces sublimes vérités qu’il n’appartient pas à l’homme de connaître par lui-même etque la raison humaine sert à confirmer sans servir à les découvrir. Un nouvelunivers s’offrit, pour ainsi dire, à sa contemplation : il aperçut la chaîne invisible quilie entre eux tous les êtres: il vit une main puissante étendue sur tout ce qui existe;le sanctuaire de la nature fut ouvert à son entendement, comme il l’est aux intelli-gences célestes, et toutes les plus sublimes idées que nous attachons à ce mot Dieuse présentèrent à son esprit. Cette grâce fut le prix de son sincère amour pour lavérité et de la bonne foi avec laquelle, sans songer à séparer de ses vaines recherches,il consentait à perdre la peine qu’il avait prise et à convenir de son ignorance plutôtque de consacrer ses erreurs aux yeux des autres sous le beau nom de philosophie.A l’instant, toutes les énigmes qui l’avaient si fort inquiété s’éclairèrent à son esprit :le cours des deux, la magnificence des astres, la parure de la terre, la succession desêtres, les rapports de convenance et d’utilité qu’il remarquait entre eux, le mystère del’organisation, celui de la pensée, en un mot le jeu de la machine entière, tout devintpour lui possible à concevoir comme l’ouvrage d’un Être puissant directeur de touteschoses; et s’il lui restait quelques difficultés qu’il ne pût résoudre, leur solution luiparaissant plutôt au-dessus de son entendement que contraire à sa raison, il s’en fiaitau sentiment intérieur qui lui parlait avec tant d’energie en faveur de sa découverte,préférablement à quelques sophismes embarrassants qui ne tiraient leur force que dela faiblesse de son esprit. »

Dans son ravissement, dans l’admiration qui le pénètre jusqu’aufond de l’âme et qui déborde, le philosophe, à ce moment, se prosternela face contre terre et adresse à l’Être divin un hommage, un hymneardent et pur, qui ne diffère en rien d’une prière. Il se relève le cœurplus embrasé que jamais, et cette joie épurée qu’il éprouve, cette clarté