Buch 
Galerie Des Grands Écrivains Français : Tirée Des Causeries Du Lundi Et Des Portraits Littéraires / Par M. Sainte-Beuve De L'Academie Française ; Illustrée De Portraits Gravés Au Burin Par MM. Goutière, Delannoy, Leguay, Nargeot, Etc. D'Après Les Dessins De Staal, Philippoteaux, Etc.
Entstehung
Seite
492
JPEG-Download
 

à&2

VOLTAIRE ET J.-J. ROUSSEAU.

laissera sortir de même. Mais comment? par? Je ne demande quà obéir; quon medise seulement ce que je dois faire, car, durant ma malheureuse existence, je ne puispas mempêcher dêtre quelque part, mais rester ici ne mest pas possible, et je suisbien déterminé, quoiquil arrive, à ne plus essayer de la maison dautrui. Une cir-constance cruelle est lentrée de lhiver pour aller au loin, dans mon état, chercherun gîte. Mon jeune ami ( il écrit à son compatriote Coindet, employé à Paris chezM. Necker), mon jeune ami, plaignez-moi; plaignez cette pauvre tête grisonnante qui,ne sachant se poser, va nageant dans les espaces, et sent pour son malheur que lesbruits quon a répandus delle ne sont encore vrais quà demi. »

On le voit, lui-même il nest pas sans avoir conscience dune partiede sa folie.Il cherche par moments à mesurer le progrès de ce malbizarre, qui entamait si avant sa raison sans altérer sensiblement sontalent. Il voudrait bien pouvoir ne le reléguer que dans les dehors de laplace, dans ce quon appelle humeur : « Mes malheurs, mon cher Coin-det, nont point altéré mon caractère, mais ils ont altéré mon humeuret y ont mis une inégalité dont mes amis ont encore moins à souffrirque moi-même. » Avant den venir à se croire lobjet de cette conspira-tion générale qui paraît avoir été son idée fixe depuis 176A-1766, ilavait passé par bien des degrés. Il y avait loin encore de lâme tendre,jalouse, exigeante, susceptible, dévorée dun immense besoin de retour,de celui, qui disait : « Jétais fait pour être le meilleur ami qui fûtjamais, mais celui qui devait me répondre est encore avenir » ; il y avaitloin de cette âme seulement refoulée et douloureuse à celle qui devaittourner toute chose en poison, à ce Jean-Jacques, par exemple, qui, enapprenant la mort de Louis XV, sécriait : « Ah ! mon Dieu ! que jen suisfâché! » Et comme on lui demandait pourquoi, et ce que cela luifaisait : « Ah! répliqua-t-il, il partageait la haine que la nation majurée, et maintenant me voilà seul à la supporter! »

Et cependant Rousseau eut jusquà la fin des moments de bonheuret dintime jouissance; il aimait, il sentait trop vivement la nature pourhaïr la vie; et sil était besoin dun témoignage pour prouver que la vie,somme toute, est bonne; si, après le bûcheron de La Fontaine, aprèslheureux Mécénas, après lombre dAchille quHomère nous a montréedans la prairie dasphodèles redésirant à tout prix la lumière du jour,il fallait quelquun qui renouvelât ce même aveu, ce nest pas à unautre quà Rousseau, à cet aîné de Werther, à cet oncle de René,