VOLTAIRE ET J.-J. ROUSSEAU.
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que nous Tirions demander. Écoutez-le, l’éloge dans sa bouche a toutson prix :
« Consumé d’un mal incurable qui m’entraîne a pas lents au tombeau, je tournesouvent un œil d'intérêt vers la carrière que je quitte; et, sans gémir de la terminer,je la recommencerai volontiers. Cependant, qu’ai-je éprouvé durant cet espace quiméritât mon attachement? — Dépendance, erreurs, vains désirs, indigence, infirmitésde toute espèce, de courts plaisirs et de longues douleurs, beaucoup de maux réels etquelques biens en fumée. Ah! sans doute, vivre est une belle chose, puisqu’une vieaussi peu fortunée me laisse pourtant des regrets. »
S’il ne haïssait point la vie à laquelle cependant il imputait tantde maux, il ne haïssait pas non plus la France, sa vraie patrie, celle quiétait la plus faite pour le goûter et le comprendre; il écrivait :
« Les Français ne me haïssent point, mon cœur me dit que cela ne peut pas être.Je n’impute pas à la France les outrages de quelques écrivains que son équité con-damne et que son urbanité désavoue. Les vrais Français n’écrivent point de ce ton-là,surtout contre des infortunés; ils m’ont maltraité sans doute, mais ils l’ont fait àregret. L’affront même qu’ils m’ont fait m’a moins avili que les soins qui l’ont réparéne m’honorent.
Aussi est-ce la France, est-ce Paris, le lieu du monde où il estle plus aisé de se passer de bonheur, qu’il avait choisi pour y acheverde vieillir et de souffrir. Il y était l’objet des respects de tous et enparticulier l’idole de la jeunesse.
J’aime, en tout sujet que je traite, à augmenter quand je le puis,ne fût-ce que d’un grain, le trésor de la tradition. Voici à ce proposune jolie histoire sur Jean-Jacques à Paris, sur celui des toutes der-nières années ; on me Ta contée, et je la raconte à mon tour dans lesmêmes termes.
Un jeune homme faisait la cour à une jeune fille aussi distinguéepar l’esprit que par le caractère. 11 se destinait à la carrière des Eauxet Forêts; il devait acheter une charge. Elle lui dit un jour : « Connais-sez-vous M. Rousseau? — Non. — Comment peut-on être homme,avoir vingt-cinq ans et ne pas connaître Rousseau? »
Il résolut alors de tout faire pour connaître celui dont la vue étaitun gage d’estime auprès de celle qu’il aimait : il s’informe, il court