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CHATEAUBRIAND.
une imagination épicurienne et toute grecque, qui se complaît aux plusvoluptueux tableaux, et qui ira, en vieillissant, jusqu’à mêler les imagesde Taglioni avec les austérités de Rancé.
A un endroit, parlant de la mort de La Harpe qui, malgré sesdéfauts bien connus, se convertit avant l’heure suprême, il lui estéchappé de dire : « Il n’a pas manqué sa fin, je le vis mourir chrétiencourageux. » C’est ainsi qu’il aurait dit de l’auteur dramatique : « Il n’apas manqué son cinquième acte. » De tels mots, lâchés par mégarde,donnent fort à penser. Il y a de ces mots déterminants, dit Pascal, etqui font juger de l’esprit d’un homme.
Un jour, se souvenant que son poëme des Martyrs avait été critiquéau point de vue de l’orthodoxie, il lui est échappé, dans un accèsd’amour-propre, de dire des chrétiens ce qu’il a dit si souvent des rois :« Et ne voilà-t-il pas que les chrétiens de France, à qui j'avais rendude si grands services en relevant leurs autels , s’avisèrent bêtement de sescandaliser!... » Cela se lit dans les Mémoires , et l’on se demande où untel accès d’irritation, s’il se prolongeait, pourrait conduire. La seule choseque je veuille ici conclure, c’est que ces contradictions de sentimentsdéplaisent et déroutent. On avait bien essayé, dans le temps, d’y saisir,à défaut d’autre lien, je ne sais quelle unité poétique que nous appelionsY unité d'artiste , et qui embrassait en elle toutes les contradictions, quiles rassemblait comme en un superbe faisceau. Mais le public n’a pasdonné dans ces vues artificielles. Ce qui reste évident pour lui, c’estqu’on ne sent nulle part l’unité de l’homme ni le vrai d’une nature ; et,à la longue, ce désaccord devient insupportable dans une lecture deMémoires.
Le poëte Gray a dit des Mémoires en général que, « si on voulaitse contenter d’écrire exactement ce qu’on a vu, sans apprêt, sans orne-ment, sans chercher à briller, on aurait plus de lecteurs que les meil-leurs auteurs ». Écrire de cette sorte ce qu’on a vu et ce qu’on a senti,ce serait, en effet, laisser un de ces livres simples et rares comme on encompte à peine quelques-uns. Mais il faudrait, pour cela, se dépouillerde toute affectation personnelle, de toute prétention, et n’avoir point enpartage une de ces imaginations impérieuses, toutes-puissantes, qui,bon gré, mal gré, se substituent, dans bien des cas, à la sensibilité, aujugement, et même à la mémoire. Or, une telle imagination est préci-