LAMARTINE.
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Dieu, c est vousl Dieu, c'est moi pour vous! Dieu, c’est nous , Raphaël,me comprenez-vous? Non , vous ne serez plus Raphaël , vous êtes monculte de Dieu! » J’en conclus que la véritable Elvire aurait peine à sereconnaître dans les pages alambiquées du roman panthéiste de M. deLamartine, et je la restitue dans mon imagination telle qu’elle apparutla première fois au bord de ce lac, bien différente, au jeune poëte lui-même si différent !
A travers le factice et le faux que je crois avoir assez indiqués, onnoterait (gardons-nous de l’oublier), dans presque tous les chapitresou couplets dont se compose le récit, des accents vrais, des touchesheureuses et fines, inexplicable mélange qui déconcerte, et qui est plusfait pour attrister le lecteur déjà mûr que pour le consoler. Dans undernier pèlerinage d’adieu, qu’avant de quitter leur séjour de bonheur,les deux amants vont faire à tous les sites préférés, montrant de loin dudoigt à son ami la petite maison de pêcheur dans laquelle ils se sontrencontrés pour la première fois, et qui est à peine visible à l’horizon,Julie lui dit avec sentiment « : C’est là! Y aura-t-il un lieu et un jour,ajouta-t-elle tristement, où la mémoire de ce qui s’est passé en nous,là, dans des heures immortelles, ne vous apparaîtra plus, dans le loin-tain de votre avenir, que comme cette petite tache sur le fond ténébreuxde cette côte? » Accent vrai, parole naturelle et sentie, comme j’enaurais voulu toujours entendre! Mais ne pourrait-on pas lui répondre :11 y aura quelque chose de plus triste pour vous, pour la mémoire deces heures immortelles, que d’être reléguée comme un point à peinevisible dans le lointain du passé : ce sera de n’être prise un jour, den’être étalée et exposée aux yeux de tous que comme un prétexte à desrêves nouveaux, comme canevas à des broderies et à des pensées nou-velles.
Trois endroits m’ont particulièrement frappé en bien dans levolume, et ils ne se rapportent point au roman : c’est d’abord la visiteaux Charmettes, où M. de Lamartine a parlé de Rousseau avec éloquenceet vérité. C’est ensuite cette autre visite que fait le jeune poëte, sonmanuscrit des Méditations en main, chez l’imprimeur Didot : la physio-nomie de l’estimable libraire classique, son refus, ses motifs, tout celaest raconté avec esprit et malice ; le poëte en a tiré une charmante ven-geance. Enfin, le plus émouvant passage est certainement l’histoire du