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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVI G.N K

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été saigné excessivement, il ne laisse pas dêtre en fureur; il parle depotences, de roues ; il choisit des arbres exprès ; il dit quon le veut pendre,et fait un bruit si épouvantable, quil le faut tenir et lier. Voilà une punitionde Dieu assez visible et assez à point nommé. Il y a eu un nommé Lamothequi a dit, sur le point de recevoir son arrêt, que MM. de Bezemaux, gou-verneur de la Bastille, et Chainillard (on y metPoncet, mais je nen suis passi assurée), lavoient pressé plusieurs fois de parler contre M. Fouquet etcontre de Lorme ; que moyennant cela ils le feraient sauver, et quil ne lapas voulu, et le déclare avant que dêtre jugé. Il a été condamné aux galères.Mesdames Fouquet ont obtenu une copie de cette déposition, quelles pré-senteront demain à la chambre. Peut-être quon ne la recevra pas, parceque lon est aux opinions ; mais elles peuvent le dire ; et, comme ce bruitest répandu, il doit faire un grand effet dans lesprit des juges. Nest-il pas,vrai que tout ceci est bien extraordinaire?

Il faut que je vous raconte encore une action héroïque deMasnau : il étoitmalade à mourir, il y a huit jours, dune colique néphrétique ; il prit plusieursremèdes, et se fit saigner à minuit. Le lendemain, à sept heures, il se fit traînerà la chambre de justice ; il y souffrit des douleurs inconcevables. M. le chance-lier le vit pâlir ; il lui dit : « Monsieur, vous nen pouvez plus, retirez-vous. » Illui répondit : « Monsieur, il est vrai, mais il faut mourir ici. »M. le chancelier,le voyant quasi sévanouir, lui dit, le voyant sopiniâtrer : « Eh bien, monsieur,nous vous attendrons. » Sur cela il sortit un quart dheure, et dans ce temps ilfit deux pierres dune grosseur si consi dérable, quen vérité cela pourroi t passerpour un miracle, si les hommes étoient dignes que Dieu en voulût faire. Cebon homme rentra gai et gaillard, et chacun fut surpris de cette aventure.

Voilà tout ce que je sais. Tout le monde sintéresse dans cette grandeaffaire. On ne parle dautre chose; on raisonne, on tire des conséquences,on compte sur ses doigts, on sattendrit, on craint, on souhaite, on hait,on admire, on est triste, on est accablé; enfin, mon pauvre monsieur, cestune chose extraordinaire que létat lon est présentement ; mais cest unechose divine que la résignation et la fermeté de notre cher malheureux.Il sait tous les jours ce qui se passe, et tous les jours il faudroit faire desvolumes à sa louange. Je vous conjure de bien remercier monsieur votrepère de laimable billet quil ma écrit, et des belles choses quil ma envoyées.Hélas ! je les ai Lues, quoique jaie la tête en quatre. Dites-lui que je suisravie quil maime un peu, cest-à-dire beaucoup, et que pour moi je laimeencore davantage. Jai reçu votre dernière lettre. Eh, mon Dieu! vous mepayez au delà de tout ce que je fais pour vous ; je vous dois du reste.