LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
U
nous voudrions bien 1 . Et vous, mon pauvre monsieur, combien durera en-core votre exil? J’v pense bien souvent. Mille compliments à monsieur votrepère. On m’a dit que madame votre femme est ici ; je l’irai voir. J’ai soupehier avec une de nos amies ; nous parlâmes de vous aller 1 voir.
Mardi.
Voilà de quoi vous amuser quelques moments ; assurément vous trouverezquelque chose de beau et d’agréable à ce que je vous envoie. C’est une vraiecharité de vous divertir tous deux dans votre solitude. Si l’amitié quej’ai pourle père et le fils vous étoit un remède contre l’ennui, vous ne seriez pas à plain-dre.Je viens d’un lieu où je l’ai renouvelée, ce me semble, en parlant devons àcinq ou six personnes qui se mêlent comme moi d’ètre de vos amis et amies ;c’est à l’hôtel de Nevers, en un mot. Madame votre femme y étoit ; elle vousmandera les admirables petits comédiens que nous y avons vus. Je crois quenotre cher ami est arrivé ; je n’en ai pas de nouvelles certaines. On a su seu-lement que M. d’Artagnan, continuant ses manières obligeantes, lui a donnétoutes les fourrures ordinaires pour passer les montagnes sans incommodité.J’ai su aussi qu’il avoit reçu des lettres du roi, et qu’il avoit dit à M. Fouquetqu’il falloit se réjouir et avoir toujours bon courage, que tout alloit bien. Onespère toujours des adoucissements : je les espère aussi ; l’espérance m’a tropbien servie pour l’abandonner. Ce n’est pas que toutes les fois qu’à nosballetsjcregarde notre maître, ces deux vers du Tasse ne me reviennent à la tétc :
Goffredo ascolta, e in rigida sembianzaP orge più di timor che di speranza ï .
Cependant je me garde bien de me décourager ; il faut suivre l’exemple denotre pauvre prisonnier : il est gai et tranquille, soyons-le aussi. J’aurai unesensible joie de vous revoir ici. Je ne crois pas que votre exil puisse êtrelong. Assurez bien monsieur votre père de ma tendresse ; voilà comme ilfaut parler, et me mander un peu votre avis des stances. Il y en a qui sontadmirées, aussi bien que des couplets.
' Fouquet mourut prisonnier, le 25 mars 1680.a Gerusalemme liberala, oant. V, st. xxxv.