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LETTRES I)E MADAME DE SÉVIfiNÉ
différé à vous faire réponse jusqu’à présent, que j’ai appris que vous ne viendrezpoint ici. Vous savez qu’il n’est plus question que de guerre. Toute la cour està l’armée, et toute l’armée est à la cour. Paris est un désert ; et, désert pourdésert, j'aime beaucoup mieux celui de la foret de Livry, où je passerai l’été,
En attendant que nos guerriers
Reviennent couverts de lauriers.
Voilà deux vers. Cependant je ne sais si je les savois déjà, ou si je les viensde faire. Comme la chose n’est pas d’une fort grande conséquence, je repren-drai le fil de ma prose. J’ai bien senti mon cœur pour vous, depuis que j’aivu tant de gens empressés à commencer ou à recommencer un métier quevous avez fait avec tant d’honneur, dans le temps que vous avez pu vous enmêler. C’est une chose douloureuse à un homme de courage, d’être chez soiquand il y a tant de bruit en Flandre. Comme je ne doute point que vous nesentiez sur cela tout ce qu’un homme d’esprit, et qui a de la valeur, peutsentir, il y a de l’imprudence à moi de repasser sur un endroit si sensible.J’espère que vous me pardonnerez, par le grand intérêt que j’y prends.
On dit que vous avez écrit au roi ; envoyez-moi la copie de votre lettre, et memandez un peu des nouvelles de votre vie, quelles sortes de choses vous peuventamuser, et si l’ajustement de votre maison n’y contribue pas beaucoup. Pourmoi, j’ai passé l’hiver en Bretagne, où j’ai fait planter une infinité de petitsarbres, et un labyrinthe d’où l’on ne sortira pas sans le fil d’Ariane. J’aiencore acheté plusieurs terres, à qui j’ai dit, à la manière accoutumée : Je vousfais parc. De sorte que j’ai étendu mes promenoirs sans qu’il m’en ait coûtébeaucoup. Ma fille vous fait mille amitiés ; j’en fais autant à toute votre famille.
DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ
A Bussy, ce 25 mai 1667.
Pour vous parler franchement, j’étois un peu surpris de ne recevoiraucune réponse à la lettre que je vous écrivis il y a plus de six mois, parceque je ne crovois pas qu’il vous fallût deux de mes lettres pour m’en attirerune des vôtres; mais, après les raisons que vous me mandez, je suis content.
On m’écrivit que vous étiez à Paris, aussitôt que vous y fûtes arrivée.Pour moi, je n’irai point cette campagne, je vais la passer dans mes châteauxà les embellir et à augmenter mon revenu, que ceux qui se mêloient de mesaffaires avoient fort diminué, par les belles mains qu’ils prenoient de mesfermiers. Quoique je n’aie jamais fait jusqu’ici le métier d’un homme qui