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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SEVIGNE

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payé, limpatience vous prit ; et, métant trouvée par malheur assez imparfaiteJe corps et desprit pour vous donner sujet de faire un fort joli portrait de moi,vous le fîtes et vous préférâtes à notre ancienne amitié, à notre nom et à lajustice même, le plaisir dêtre loué de votre ouvrage. Vous savez quune dame devos amies vous obligea généreusement de le brûler ; elle crut que vous laviezfait, je le crus aussi ; et quelque temps après, ayant su que vous aviez fait desmerveilles sur le sujet deM. Fouquet, et le mien, cette conduite acheva de mefaire revenir ; je me raccommodai avec vous à mon retour de Bretagne ; mais avecquelle sincérité ? Vous le savez. Vous savez encore notre voyage de Bourgogne,et avec quelle franchise je vous redonnai toute la part que vous aviez jamais euedans mon amitié.-je revins entêtée de votre société. Il y eut des gens qui medirent en ce temps- : « Jai vu votre portrait entre les mains de madame de laBaume 1 , je lai vu.» Je ne répondis que par un sourire dédaigneux, ayant pitié deceux qui samusoient à croire à leurs yeux. «Je lai vu, » me dit-on encore au boutde huit jours ; et moi de sourire encore. Je le dis en riant àCorbinelli ; il repritle même souris moqueur qui mavoitdéjà servi en deux occasions, et je demeuraicinq ou six mois de cette sorte, faisant pitié à ceux dontjemétois moquée. Enfinlejour malheureux arriva je vis moi-même, et de mes propres yeux bigarrés,ce que je navois pas voulu croire. Si les cornes me fussent venues à la tête, jau-rois été bien moins étonnée. Je le lus et je le relus, ce cruel portrait ; je lauroistrouvé très-joli, sil eût été dune autre que de moi et dun autre que de vous :jele trouvai même si bien enchâssé, et tenant si bien sa place dans le livre, queje neuspas la consolation de me pouvoir flatter quil fût dun autre que devous.Je le reconnus à plusieurs choses que jen avois ouï dire, plutôt quà la peinturede mes sentiments, que je méconnus entièrement. Enfin, je vous vis auPalais-Royal, je vous dis que ce livre courait; vous voulûtes me conter quil falloitquon eût fait ce portrait de mémoire, et quon lavoit mis ; je ne vous cruspoint du tout. Je me ressouvins alors des avis quon mavoit donnés, et dont jemétois moquée. Je trouvai que la place étoit ce portrait étoit si juste, quelamour paternel vous avoit empêché de vouloir défigurer cet ouvrage enlôtant dun lieu il tenoit si bien son coin. Je vis que vous vous étiezmoqué et de madame de Montglas et de moi, que javois été votre dupe,que vous aviez abusé de ma simplicité, et que vous aviez eu sujet de me

1 11 s'agit ici de la marquise (te la Baume, qui, sétant procuré une copie manuscrite desAmours des Gaules, les fit imprimer à linsu de Bussy. Voici le passage dont se plaint ma-dame de Sévigné : « Madame de Sévigné est inégale jusques aux prunelles des yeux et jusque»

« aux paupières ; elle a les yeux de différentes couleurs, et les yeux étant les miroirs de 1 aine,

« ces inégalités sont comme un avis que donne la nature à ceux qui Rapprochent, de ne pas« faire un grand fondement sur son amitié. »