LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE
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que vous avez écrit demeure écrit à l’éternité ; et pour vous, monsieur lecomte, sans recommencer notre procès ni notre combat, je vous dirai queje n’ai pas manqué un moment à l’amitié que je vous devois ; mais n’enparlons plus : je crois que dans votre cœur vous en êtes présentement persuadé.
Pour notre chevalerie de Bretagne, vous ne la connoissez point. Le Bou-chet, qui connoît les maisons dont je vous ai parlé, et qui vous paraissentbarbares, vous diroit qu’il faut baisser le pavillon devant elles.
Je ue vous dis pas cela pour dénigrer nos Rabutins ; hélas ! je ne les aimeque trop, et je ne suis que trop sensiblement touchée de ne pas voir celuiqui s’appelle Roger briller ici avec tous les ornements qui lui étoient dus ;mais il se faut consoler, dans la pensée que l’histoire lui fera la justice quela fortune lui a si injustement refusée. Il ne faut donc pas que vous mequerelliez sur le cas que je fais de quelques maisons, au préjudice de lanôtre : je dis seulement des Sévignés ce qui en est et ce que j’en ai vu.
Je suis fort aise que vous approuviez le mariage de M. de Grignan •. il estvrai que c’est un très-bon et très-honnête homme, qui a du bien, de laqualité, une charge, de l’estime et de la considération dans le inonde. Quefaut-il davantage? Je trouve que nous sommes fort bien sortis d’intrigue.Puisque vous êtes de cette opinion, signez la procuration que je vous envoie,mon cher cousin, et soyez persuadé que, par mon goût, vous seriez tout lebeau premier à la fête. Bon Dieu ! que vous y tiendriez bien votre place !Depuis que vous êtes parti de ce pays-ci, je ne trouve plus d’esprit qui mecontente pleinement, et mille fois je me dis en moi-même : Bon Dieu !quelle différence! On parle de guerre, et que le roi fera la campagne.
DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE GRIGNAN 1
A Paris, mercredi 25 juin 1670.
Vous m’avez écrit la plus aimable lettre du monde ; j’y aurais fait plus tôtréponse si je n’avois su que vous couriez par votre Provence. Je vouloisd’ailleurs vous envoyer les motets que vous m’aviez demandés : je n’ai puencore les avoir; dé sorte qu’en attendant je veux vous dire que je vousaime toujours très-tendrement ; que si cela peut vous donner quelque joie,comme vous me le dites, vous devez être l’homme du monde le plus content.
1 M. de Grignan était.depuis peu eu Provence, où le service du roi l’avait obligé de se rendre.Madame de Griguau était demeurée à Paris, à cause de sa grossesse.
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