LETTRES RE MADAME RK SÉVIGNE
que j’admire sa conduite comme les autres, et d’autant plus que je la vois deplus près ; et qu’à vous dire, vrai, quelque bonne opinion que j’eusse d’elle surles choses principales, je ne croyois point du tout qu’elle dût être exacte surtoutes les autres au point qu’elle l’est. Je vous assure que le monde aussi luirend bien justice, et qu’elle ne perd aucune des louanges qui lui sont duesYoilà mon ancienne thèse qui me fera lapider un jour, c’est que le public n’estni fou ni injuste : madame de Grignan doit être trop contente de lui pour dis-puter contre moi présentement. Elle a été dans des peines de votre santé qui nesont pas concevables ; je me réjouis que vous soyez guéri, pour l’amour devonset pour l’amour d’elle. Je vous prie que, si vous avez encore quelque bour-rasque à essuyer de votre bile, vous en obteniez d’attendre que ma fille soitaccouchée. Elle se plaint encore tous les jours de ce qu’on l’a retenue ici,et dit tout sérieusement que cela est bien cruel de l’avoir séparée de vous. Ilsemble que ce soit par plaisir que nous vous ayons mis à deux cents lieues d’elle.Je vous prie sur cela de calmer son esprit, et de lui témoigner la joie que vousavez d’espérer qu’elle accouchera heureusement ici. Rien n’étoit plus impos-sible que de l’emmener dans l’état où elle étoit ; et rien ne sera si bon pour sasanté, ni même pour sa réputation, que d’y accoucher au milieu de ce qu’il y ade plus hahile, et d’y être demeurée avec la conduite qu’elle a. Si elle vouloit,après cela, devenir folle et coquette, elle le seroit plus d’un an avant qu’on pûtle croire, tant elle a donné bonne opinion de sa sagesse. Je prends à témointous les Grignans qui sont ici de la vérité de tout ce que je dis. Lajoie que j’enai a bien du rapport à vous, car je vous aime de tout mon cœur, et suis ravieque la suite ait si bien justifié votre goût. Je ne vous dis aucune nouvelle; ceseroit aller sur les droits de ma fille. Je vous conjure seulement de croire qu’onne peut s’intéresser plus tendrement que je fais à ce qui vous touche.
DE MADAME DE SÉYIGNÉ A M. DE COULANGES
A Paris, lundi 15 décembre 1670.
Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante,la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plusétourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, laplus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plusrare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu’à aujourd’hui,la plus brillante, la plus digne d’envie; enfin une chose dont on ne trouve