Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES DE MADAME DE SÉY1GXÉ

i-2

Madame dHeudicourt est partie avec un désespoir inconcevable, ayantperdu toutes ses amies, convaincue de tout ce que madame Scarron avoittoujours défendu, et de toutes les trahisons du monde. Mandez-moi quandvous aurez reçu mes lettres. Je fermerai tantôt celle-ci.

Lundi au soir.

Avant que daller au faubourg, je fais mon paquet, et je ladresse à M. lin-tendant à Lyon. La distinction de vos lettres ma charmée : hélas ! je laméritois bien par la distinction de mon amitié pour vous.

Madame de Fontevraud 1 fut bénite hier; MM. les prélats furent un peufâchés de ny avoir que des tabourets.

Voici ce que jai su de la fête dhier : toutes les cours de lhôtel de Guiseétoient éclairées de deux milles lanternes. La reine entra dabord dans lap-partement de mademoiselle de Guise 2 , fort éclairé, fort paré; toutes lesdames se mirent à genoux autour de la reine, sans distinction de tabourets ;on soupa dans cet appartement. Il y avait quarante dames à table. Lesouper fut magnifique. Le roi vint, et fort gravement regarda tout sans semettre à table ; on monta plus haut, tout étoit préparé pour le bal. Leroi mena la reine, et honora lassemblée de trois ou quatre courantes, etpuis sen alla au Louvre avec sa compagnie ordinaire. Mademoiselle ne voulutpoint venir à lhôtel de Guise. Voilà tout ce que je sais.

Je veux voir le paysan de Sully, qui mapporta hier votre lettre ; je luidonnerai de quoi boire : je le trouve bien heureux de vous avoir vue.

Eh ! ma pauvre fille ! eh mon Dieu ! a-t-on bien du soin de vous ? Il ne fautjamais vous croire sur votre santé. Adieu, ma chère enfant, lunique passionde mon cœur, le plaisir et la douleur de ma vie. Aimez-moi toujours, cestla seule chose qui me peut donner de la consolation.

1 Marie-Madeleine-Gabrielle de Roehechouart, célèbre par son esprit et par ses vertus. Elle 'était sœur du duc de Vivonne et de mesdames de Thianges et de Montespan. « Ces quatrepersonnes, dit Voltaire dans le Siècle de Louis XIV, plaisaient universellement, par un toursingulier de conversation, mêlé de plaisanterie, de naïveté et de finesse, quon appelait l'espritdes Mortemart. »

s Marie de Lorraine, qui mourut en 1688, à quatre-vingt-treize ans.