LETTRES DE MADAME DE SÉY1GXÉ
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Madame d’Heudicourt est partie avec un désespoir inconcevable, ayantperdu toutes ses amies, convaincue de tout ce que madame Scarron avoittoujours défendu, et de toutes les trahisons du monde. Mandez-moi quandvous aurez reçu mes lettres. Je fermerai tantôt celle-ci.
Lundi au soir.
Avant que d’aller au faubourg, je fais mon paquet, et je l’adresse à M. l’in-tendant à Lyon. La distinction de vos lettres m’a charmée : hélas ! je laméritois bien par la distinction de mon amitié pour vous.
Madame de Fontevraud 1 fut bénite hier; MM. les prélats furent un peufâchés de n’y avoir que des tabourets.
Voici ce que j’ai su de la fête d’hier : toutes les cours de l’hôtel de Guiseétoient éclairées de deux milles lanternes. La reine entra d’abord dans l’ap-partement de mademoiselle de Guise 2 , fort éclairé, fort paré; toutes lesdames se mirent à genoux autour de la reine, sans distinction de tabourets ;on soupa dans cet appartement. Il y avait quarante dames à table. Lesouper fut magnifique. Le roi vint, et fort gravement regarda tout sans semettre à table ; on monta plus haut, où tout étoit préparé pour le bal. Leroi mena la reine, et honora l’assemblée de trois ou quatre courantes, etpuis s’en alla au Louvre avec sa compagnie ordinaire. Mademoiselle ne voulutpoint venir à l’hôtel de Guise. Voilà tout ce que je sais.
Je veux voir le paysan de Sully, qui m’apporta hier votre lettre ; je luidonnerai de quoi boire : je le trouve bien heureux de vous avoir vue.
Eh ! ma pauvre fille ! eh mon Dieu ! a-t-on bien du soin de vous ? Il ne fautjamais vous croire sur votre santé. Adieu, ma chère enfant, l’unique passionde mon cœur, le plaisir et la douleur de ma vie. Aimez-moi toujours, c’estla seule chose qui me peut donner de la consolation.
1 Marie-Madeleine-Gabrielle de Roehechouart, célèbre par son esprit et par ses vertus. Elle 'était sœur du duc de Vivonne et de mesdames de Thianges et de Montespan. « Ces quatrepersonnes, dit Voltaire dans le Siècle de Louis XIV, plaisaient universellement, par un toursingulier de conversation, mêlé de plaisanterie, de naïveté et de finesse, qu’on appelait l'espritdes Mortemart. »
s Marie de Lorraine, qui mourut en 1688, à quatre-vingt-treize ans.