LETTRES RE M A R A il E RE SÉYIGNÉ
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songez à moi, soyez assurée aussi que je pense continuellement à vous : c’estce cjue les dévots appellent une pensée habituelle ; c’est Ce qu’il faudrait avoirpour Dieu, si l’on faisait son devoir. Rien ne me donne de distraction ; je voisce carrasse qui avance toujours et qui n’approchera jamais de moi : je suis tou-jours dans les grands chemins, il me semble quej’ai quelquefois peur que cecarrosse ne verse ; les pluies qu’il fait depuis trois jours me mettent au dés-espoir ; le Rhône me fait une peur étrange. J’ai une carte devant mes yeux; jesais tous les lieux où vous couchez : vous êtes ce soir à Nevers ; vous serez di-manche à Lyon, où vous recevrez cette lettre. Je n’ai pu vous écrire qu’àMoulins par madame de Guénégaud. Jen’ai reçu que deux de vos lettres ; peut-être que la troisième viendra ; c’est la seule consolation que je souhaite ; pourd’autres, je n’en cherche pas. Je suis entièrement incapable de voir beaucoupde monde ensemble; cela viendra peut-être, mais il n’en est pas question en-core. Les duchesses deVerneuil 1 et d’Àrpajon me veulent réjouir, je les en airemerciées ; je n’ai jamais vu de si belles âmes qu’il y en a dans ce pays-ci. Jefus samedi tout le jour chez madame de Villars 2 à parler de vous et à pleurer ;elle entre bien dans mes sentiments. Hier je fus au sermon de M. d’Agen 3 et ausalut, et chez madame de Puisieux, et chez madame du Puy-du-Fou, qui vousfait mille amitiés. Si vous aviez un petit manteau fourré, elle aurait l’espriten repos. Aujourd’hui je m’en vais souper au faubourg tête à tête 4 . Voilàles fêtes de mon carnaval. Je fais tous les jours dire une messe pour vous :c’est une dévotion qui n’est pas chimérique. Je n’ai vu Adhémar 3 qu’un mo-ment ; je m’en vais lui écrire pour le remercier de son lit ; je lui en suis plusobligée que vous. Si vous voulez me faire un véritable plaisir, ayez soin devotre santé ; dormez dans ce joli petit lit, mangez du potage, et servez-vousde tout le courage qui me manque. Continuez à m’écrire. Tout ce que vousavez laissé d’amitiés ici est augmenté : je ne finirais point à vous faire descompliments et à vous dire l’inquiétude ou l’on est de votre santé.
• Mademoiselle d’Harcourt fut mariée avant-hier ; il y eut un grand soupermaigre à toute la famille ; hier un grand bal et un grand souper au roi, àla reine, à toutes les dames parées : c’étoit une des plus belles fêtes qu’onpuisse voir.
1 La duchesse de Yerneuil était fille du chancelier Séguier.
2 Marie Gigault de Bellefonds, marquise deVillars, mère du maréchal duc de ce nom.
5 Claude Joli, célèbre prédicateur, depuis évêque d’Agen.
4 Avec madame de la Fayette, rue de Yaugirard, vis-à-vis le petit Luxembourg.
5 Joseph Adhémar de Monteil, frère de M. de Grignan, connu d’abord sous le nom d’ Adhémar,fut appelé le chevalier de Grignan, après la mort de Charles-Philippe d’Adhémar, son frère,arrivée le 7 février 1672; et, s’étant marié dans la suite avec N. d’Oraison, il reprit le nomde comte d'Adhémar.
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