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si affligée et si accablée, que j’étois même incapable de chercher de la con-solation en tous écrivant. Voici donc ma troisième et ma seconde à Lyon ;avez soin de me mander si vous les avez reçues. Quand on est fort éloigné,on ne se moque plus des lettres qui commencent par J’ai reçu lu vôtre, etc.La pensée que vous avez de vous éloigner toujours, et de voir que ce carrosseva toujours en delà, est une de celles qui me tourmentent le plus. Vous alleztoujours, et enlin, comme vous dites, vous vous trouverez à deux cents lieuesde moi : alors, ne pouvant plus souffrir des injustices sans en faire à montour, je me mettrai à m’éloigner aussi de mon côté, et j’en ferai tant, que jeme trouverai à trois cents : ce sera une belle distance, et ce sera aussi unechose digne de mon amitié, que d’entreprendre de traverser la France pourvous aller trouver. Je suis touchée du retour de vos cœurs entre le coadjuteuret vous : vous savez combien j’ai toujours trouvé que cela étoit nécessaireau bonheur de votre vie ; conservez bien ce trésor. Vous êtes vous-mêmecharmée de sa bonté, faites-lui voir que vous n’êtes pas ingrate. Je finiraitantôt ma lettre. Peut-être qu’à Lyon vous serez si étourdie de tous les hon-neurs qu’on vous y fera, que vous n’aurez pas le temps de lire tout ceci ; ayezau moins celui de me mander toujours de vos nouvelles, comme vous vousportez, et votre aimable visage que j’aime tant, et si vous vous embarquezsur ce diable de Rhône. Je crois que vous aurez M. de Marseille 1 à Lyon.
Mercredi au soir.
Je viens de recevoir tout présentement votre lettre de Nogent: elle m’a étédonnée par un fort honnête homme que j’ai questionné tant que j’ai pu ; maisvotre lettre vaut mieux que tout ce qui se peut dire. 11 étoit bien juste, ma fille,que ce fut vous la première qui me tissiez rire, après m’avoir tant fait pleurer.Ce que vous me mandez de M.Busche est original; cela s’appelle des traits dansle style de l’éloquence ; j’en ai donc ri, je vous l’avoue, etj’enserois honteuse sidepuis huit jours j’avois fait autre chose que pleurer. Hélas ! je le rencontraidans la rue, ce M. Busche, qui amenoit vos chevaux. Je l’arrêtai, et, tout enpleurs, je lui demandai son nom ; il me le dit ; je lui dis en sanglotant : « Mon-sieur Busche, je vous recommande ma fille, ne la versez point ; et, quand vousl’aurez menée heureusement à Lyon, venez me voir pour me dire de ses nou-velles ; je vous donnerai de quoi boire. » Je le ferai assurément : ce que vous memandez sur son sujet augmente beaucoup le respect que j’avois déjà pour lui.Mais vous ne vous portez point bien, vous n’avez point dormi ; le chocolat vousremettra. Mais vous n’avez point de chocolatière ; j’y ai pensé mille fois ; com-
1 M. do Forbiii de Janson, depuis cardinal.