LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE
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nient ferez-vous? Hélas! mon enfant, vous ne vous trompez point quand vouscroyez que je suis occupée de vous encore plus que vous ne l’êtes de moi,quoique vous me le paroissiez plus que je ne vaux. Si vous me voyez, vousme voyez chercher ceux qui en veulent bien parler ; si vous m’écoutez, vousentendez bien que j’en parle. C’est assez vous dire que j’ai fait une visite àl’abbé Giiêton, pour parler des chemins et de la route de Lyon. Je n’ai encorevu aucun de ceux qui veulent me divertir ; en paroles couvertes, c’est qu’ilsveulent m’empêcher de penser à vous, et cela m’offense. Adieu, ma très-aimable ; continuez à m’écrire et à m’aimer : pour moi, je suis tout entièreà vous; j’ai des soins extrêmes de votre enfant. Je n’ai point de lettres deM. de Grignan, et je ne laisse pas de lui écrire.
A LA MÊME
Vendredi 15 février 1611, chez M. de Coulanges.
M. de Coulanges veut que je vous écrive encore à Lyon. Je vous conjure,ma chère enfant, si vous vous embarquez, de descendre au Pont-Saint-Esprit.Ayez pitié de moi ; conservez-vous, si vous voulez que je vive. Vous m’avez sibien persuadée que vous m’aimez, qu'il me semble que, dans la vue de meplaire, vous ne vous hasarderez point. Mandez-moi bien comme vous con-duirez votre barque. Hélas! qu’elle m’est chère et précieuse, cette petitebarque que le Rhône m’emporte si cruellement ! J’ai ouï dire qu’il y avoit euun dimanche gras, mais ce n’est que par ouï-dire, et je ne l’ai point vu.J’ai été farouche au point de ne pouvoir pas souffrir quatre personnesensemble. J’étois au coin du feu de madame de la Fayette.
Le bal du mardi gras pensa être renvoyé ; jamais il ne fut une telle tris-tesse ; je crois que c’étoit votre absence qui en étoit cause. Bon Dieu ! quede compliments j’ai à vous faire ! que d’amitiés ! que de soins de savoir devos nouvelles! que de louanges l’on vous donne! Je n’aurois jamais fait, sije voulois nommer tous ceux et celles dont vous êtes aimée, estimée, adorée;mais, quand vous aurez mis tout cela ensemble, soyez assurée, ma fille, quece n’est rien en comparaison de ce que je suis pour vous. Je ne vous quittepas un moment ; je pense à vous sans relâche, et de quelle façon ! J’aiembrassé votre fille, et elle m’a baisée, très-bien baisée de votre part.Savez-vous bien que je l’aime, cette petite, quand je songe de qui elle vient?