Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE

-45

nient ferez-vous? Hélas! mon enfant, vous ne vous trompez point quand vouscroyez que je suis occupée de vous encore plus que vous ne lêtes de moi,quoique vous me le paroissiez plus que je ne vaux. Si vous me voyez, vousme voyez chercher ceux qui en veulent bien parler ; si vous mécoutez, vousentendez bien que jen parle. Cest assez vous dire que jai fait une visite àlabbé Giiêton, pour parler des chemins et de la route de Lyon. Je nai encorevu aucun de ceux qui veulent me divertir ; en paroles couvertes, cest quilsveulent mempêcher de penser à vous, et cela moffense. Adieu, ma très-aimable ; continuez à mécrire et à maimer : pour moi, je suis tout entièreà vous; jai des soins extrêmes de votre enfant. Je nai point de lettres deM. de Grignan, et je ne laisse pas de lui écrire.

A LA MÊME

Vendredi 15 février 1611, chez M. de Coulanges.

M. de Coulanges veut que je vous écrive encore à Lyon. Je vous conjure,ma chère enfant, si vous vous embarquez, de descendre au Pont-Saint-Esprit.Ayez pitié de moi ; conservez-vous, si vous voulez que je vive. Vous mavez sibien persuadée que vous maimez, qu'il me semble que, dans la vue de meplaire, vous ne vous hasarderez point. Mandez-moi bien comme vous con-duirez votre barque. Hélas! quelle mest chère et précieuse, cette petitebarque que le Rhône memporte si cruellement ! Jai ouï dire quil y avoit euun dimanche gras, mais ce nest que par ouï-dire, et je ne lai point vu.Jai été farouche au point de ne pouvoir pas souffrir quatre personnesensemble. Jétois au coin du feu de madame de la Fayette.

Le bal du mardi gras pensa être renvoyé ; jamais il ne fut une telle tris-tesse ; je crois que cétoit votre absence qui en étoit cause. Bon Dieu ! quede compliments jai à vous faire ! que damitiés ! que de soins de savoir devos nouvelles! que de louanges lon vous donne! Je naurois jamais fait, sije voulois nommer tous ceux et celles dont vous êtes aimée, estimée, adorée;mais, quand vous aurez mis tout cela ensemble, soyez assurée, ma fille, quece nest rien en comparaison de ce que je suis pour vous. Je ne vous quittepas un moment ; je pense à vous sans relâche, et de quelle façon ! Jaiembrassé votre fille, et elle ma baisée, très-bien baisée de votre part.Savez-vous bien que je laime, cette petite, quand je songe de qui elle vient?