LETTRES DE MADAME DE SÉVlGiNÉ
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sent-elles le cœur? Il n’y a point d’endroit, point de lieu, ni dans la mai-son, ni dans l’église, ni dans lepays, ni dans le jardin, où je ne vous aie vue ;il n’y en a point qui ne me fasse souvenir de quelque chose. De quelquemanière que ce soit, cela me perce le cœur : je vous vois, vous m’êtes pré-sente ; je pense et repense à tout. Ma tête et mon esprit se creusent ; maisj’ai beau tourner,j’ai beau chercher, cette chère enfant que j’aime avec tantde passion est à deux cents lieues de moi, je ne l’ai plus ; sur cela je pleure,sans pouvoir m’en empêcher. Ma chère bonne, voilà qui est bien foible ;mais pour moi, je ne sais point être forte contre une tendresse si juste et sinaturelle. Je ne sais en quelle disposition vous serez en lisant cette lettre ;le hasard fera qu’elle viendra mal à propos, et qu’elle ne sera peut-être paslue de la manière qu’elle est écrite. A cela je no sais point de remède : ellesert»toujours à me soulager présentement ; c’est au moins ce que je luidemande. L’état où ce lieu m’a mise est une chose incroyable. Je vousprie de ne point parler de mes foiblesses ; mais vous devez les aimer etrespecter mes larmes, puisqu’elles viennent d’un cœur tout à vous.
A LA MÊME
A Livry, jeudi saint, 26 mars 1611.
Sij’avois autant pleuré mes péchés que j’ai pleuré pour vous depuis que jesuis ici, je serais très-bien disposée pour faire mes pâques et mon jubilé. J’aipassé ici le temps que j’avois résolu, de la manière dont je l’aVbis imaginé, à laréserve de votre souvenir, qui m’a plus tourmenté que je ne l’avois prévu. C’estune chose étrange qu’une imagination vive, qui représente toutes les chosescomme si elles étoient encore ; sur cela on songe au présent, et, quand on a lecœur comme je l’ai, on se meurt. Je ne sais où me sauver de vous : notremaison de Paris m’assomme encore tous les jours, et Livry m’achève. Pourvous, c’est par un effort de mémoire que vous pensez à moi : la Provence n’estpoint obligée de me rendre à vous, comme ces lieux-ci doivent vous rendre àmoi. J’ai trouvé de la douceur dans la tristesse que j’ai eue ici ; une grandesolitude, un grand silence, un office triste, des Ténèbres chantées avec dévo-tion, un jeûne canonique, et une beauté dans ces jardins dont vous seriezcharmée : tout cela m’a plu. Je n’avois jamais été à Livry la semaine sainte ;hélas ! que je vous y ai souhaitée ! Quelque difficile que vous soyez sur la soli-tude, vous auriez été contente de celle-ci ; mais je m’en retourne à Paris parnécessité ; j’y trouverai de vos lettres, et je veux demain aller à la Passion du