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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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été plus sûr que cette voie ; mais jeus une autre pensée, cétnit de men alleravec eux. 11 y a un certain Duval\ qui me parut homme de bonne conversation;vous les verrez arriver, et vous auriez été fort agréablement surprise de me voirpêle-mêle avec une troupe de femmes qui vont avec eux. Je voudrais que voussussiez ce «pie mest devenu le mot de Provence, de Marseille, dAix ; le Ilhôneseulement, ce diantre de Rhône, et Lyon, me sont de quelque chose. La Breta-gne et la Bourgogne me paraissent des pays' sous le pôle, je ne prends au-cun intérêt; il faut dire comme Coulanges: O grande puissance de mon or-viétan! Vous êtes admirable, ma fille, de mandera labbé (de Coulanges) demempêcher de vous faire des présents : quelle folie ! hélas ! vous en fais-je?Un pouvoir au-dessus du sien mempêche de vous en faire comme je voudrais.Vous appelez des présents les gazettes que je vous envoie ; vous ne môterezjamais de lesprit lenvie de vous donner; cest un plaisir qui mest sensi-ble, et dont vous feriez très-bien de vous réjouir avec moi, si je me donnoissouvent cette joie : cette manière de me remercier ma extrêmement plu.

Vos lettres sont admirables ; on jurerait quelles ne vous sont pas dictées parles dames du pays vous êtes. Je trouve que M. de Grignan, avec tout cequil vous est déjà, est encore votre vraie bonne compagnie, cest lui, ce mesemble, qui vous entend ; conservez bien la joie de son cœur par la tendressedu vôtre, et faites votre compte que si vous ne maimiez pas tous deux, chacunselon votre degré de gloire, en vérité vous seriez des ingrats. La nouvelle opi-nion, quil ny a point dingratitude dans le monde, par les raisons que nousavons tant discutées, me paroît la philosophie de Rescartes, et lautre est celledAristote : vous savez lautorité que je donne à cette dernière ; jen suis demême pour lopinion de lingratitude. Ceux qui disputent quil ny en a pasvoudraient être juges et parties. Vous seriez donc une petite ingrate, ma tille ;mais, parun bonheur qui fait ma joie, je vous en trouve éloignée, et cela faitaussi que, sans aucune retenue, je mabandonne dune étrange façon à map-prouver dans les sentiments que jai pour vous. Adieu, ma très-aimable, jemen vais fermer cette lettre; je vous en écrirai encore une ce soir, jevous rendrai compte de ma journée. Nous espérons tous les jours louer votremaison; vous croyez bien que je noublie rien de ce qui vous touche : je suissur cela comme les gens les plus intéressés sont pour eux-mêmes.

1 Ce Duval était un valet de pied de la princesse de Condé ; il fut condamné aux galèrespour sêtre battu en duel avec un jeune Rabutin, page de la même princesse.