LETTUES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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crité qui m’a charmée, et qu’il vous faut apprendre, afin que vous ne vousamusiez plus à faire cent petites boucles sur vos oreilles, qui sont défriséesen un moment, qui siéent mal, et qui ne sontnon plus à la mode présentementque la coiffure de la reine Catherine de Médicis. Je vis hier la duchesse deSully et la comtesse de Guiche : leurs tètes sont charmantes; je suis rendue.Cette coiffure est faite justement pour votre visage ; vous serez comme un ange,et cela est fait en un moment. Tout ce qui me fait de la peine, c’est que cettemode, qui laisse la tète découverte, méfait craindre pour les dents. Voici ceque Troehanire 1 , qui vient de Saint-Germain, et moi, nous allons vous faireentendre si nous pouvons. Imaginez-vous une tète partagée à la paysannejusqu’à deux doigts du bourrelet ; on coupe les cheveux de chaque côté, d’é-tage en étage, dont on fait de grosses boucles rondes et négligées, qui neviennent pas plus bas qu’un doigt au-dessous de l’oreille ; cela fait quelquechose de fort jeune et de fort joli, et comme deux gros bouquets de cheveuxde chaque côté. Il ne faut pas couper les cheveux trop court ; car, comme ilfaut les friser naturellement , les boucles, qui en emportent beaucoup, ontattrapé plusieurs dames, dont l’exemple doit faire trembler les autres. On metles rubans comme à l’ordinaire, et une grosse boucle nouée entre le bourreletet la coiffure ; quelquefois on la laisse traîner jusque sur la gorge. Je ne saissi nous vous avons bien représenté cette mode ; je ferai coiffer une poupée pourvous l’envoyer ; et puis, au bout de tout cela, je meurs de peur que vous nevouliez point prendre toute cette peine. Ce qui est vrai, c’est que la coiffureque fait Montgobert n’est plus supportable. Du reste, consultez votre paresseet vos dents; mais ne m’empêchez pas de souhaiter que je puisse vous voircoiffée ici comme les autres. Je vous vois, vous m’apparoissez, et cettecoiffure est faite pour vous; mais qu’elle est ridiculecertaines dames,dont l’âge on la beauté ne conviennent pas !
A LA MÊME
A Paris, vendredi 10 avril 1671.
Je vous écrivis mercredi par la poste, hier matin par Magalotti, aujourd’huiencore par la poste ; mais hier au soir je perdis une belle occasion. J’allai mepromener à Tincennes, en famille et en Troche 2 ; je rencontrai la chaîne desgalériens qui partoit pour Marseille ; ils arriveront dans un mois. Rien n’eùt
' Madame de la Troche, qui aidait madame de Sévigné dans cette description.
3 C’est-à-dire avec madame de la Troche.