LETTRES DE MADAME DE SÉYIGNÉ
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Je reviens donc à nos lectures : c’est sans préjudice de Cléopâtre , que j’aigagé d’achever; vous savez comme je soutiens les gageures. Je songe quelquefoisd'où vient la folie que j’ai pour ces sottises-là ; j’ai peine à le comprendre. Vousvous souvenez peut-être assez de moi pour savoir à quel point je suis blesséedes méchants styles ; j’ai quelque lumière pour les bons, et personne n’est plustouché que moi des charmes de l’éloquence. Le style de la Galprenède estmaudit en mille endroits ; de grandes périodes de romans, de méchants mots,je sens tout cela. J’écrivis l’autre jour à mon fils une lettre de ce style, qui étoitfort plaisante. Je trouve donc que celui de la Galprenède est détestable, et ce-pendant je ne laisse pas de m’y prendre comme à de la glu : la beauté des senti-ments, la violence des passions, la grandeur des événements et le succès mira-culeux de leurs redoutables épées, tout cela m’entraîne comme une petite fille :j’entre dans leurs desseins; et, sijen’avoisM. de la Rochefoucauld etM. d’IIac-quevilie pour me consoler, je me pendrois de trouver encore en moi cette foi-blesse l . Vous m’apparoissez pour me faire honte; mais je me dis de mauvaisesraisons, etje continue. J’aurai bien de l’honneur au soin que vous me donnezde vous conserver l’amitié de l’abbé. Il vous aime chèrement : nous parlonstrès-souvent de vous, de vos affaires et de vos grandeurs ; il voudroit bienne pas mourir avant que d’avoir été en Provence, et de vous avoir renduquelque service. On me mande que la pauvre madame de Montlouet est surle point de perdre l’esprit : elle a extravagué jusqu’à présent sans jeter unelarme; elle a une grosse fièvre et commence à pleurer; elle dit qu’elleveut être damnée, puisque son mari doit l’être assurément. Nous conti-nuons notre chapelle. 11 fait chaud ; les soirées et les matinées sont très-belles dans ces bois et devant cette porte ; mon appartement est frais ; j’aibien peur que vous ne vous accommodiez pas si bien de vos chaleurs deProvence. Je suis toujours toute à vous, ma très-chère et très-aimable ;une amitié à M. de Grignan. Ne vous adore-t-il pas toujours?
A LA MÊME
Aux Rochers, mercredi 15 juillet 1671.
Si je vous écrivois toutes mes rêveries sur votre sujet, je vous écrirais tou-jours les plus grandes lettres du monde ; mais cela n’est pas bien aisé : ainsi jeme contente de ce qui se peut écrire, et je rêve tout ce qui se peut rêver ; j’en
' Ils avaient, comme madame de Sévigné, la passion des viens romans.