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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LE T T RK S l>E il A DAME DE SÉVIGNE

mais admire/, !a bizarrerie de mon savoir : en vous apprenant toutes ces choses,jignore comme je suis avec lui ; si par hasard vous en savez quelque chose, vousmobligerez fort de me le mander. Je songe mille fois le jour au temps jevous voyois à toute heure. Hélas 1 ma fille, cest bien moi qui dis cette chansonque vous me rappelez : Hélas! quand reviendra-t-il ce temps, bergère'! Je leregrette tous les jours de ma vie, et jen souhaiterais un pareil au prix de monsang. Ce nest pas que jaie sur le cœur de navoir pas senti le plaisir dêtreavec vous; je vous jure et vous proteste quejenevous aijamais regardée avecindifférence ni avec la langueur (pic donne quelquefois lhabitude : mes yeux nimon cœur ne se sont jamais accoutumés à cette vue, et jamais je ne vous ai re-gardée sans joie et sans tendresse; sil y a eu quelques moments elle naitpas paru, cest alors que je la sentois plus vivement. Cenestdonc point cela q neje puis me reprocher; mais je regrettede ne vous avoir pas assez vue, et davoireu dans certains moments de cruelles politiques qui montôté ceplaisir. Ce seroi tune belle chose, si je remplissois mes lettres de ce qui me remplit le cœur. Ah !comme vous dites, il faut glisser sur bien des pensées, et ne pas faire semblantde les voir ; je crois que vous en faites de même. Je marrête donc à vous conju-rer, si je vous suis un peu chère, davoir un soin extrême de votre santé : amu-sez-vous, ne rêvez point creux, ne faites point de hile, conduisez votre gros-sesse à bon port; et, après cela, si M. de Grignan vous aime et quil nait pasentrepris de vous tuer, je sais bien ce quil fera, ou plutôt ce quil ne fera point.

Avez-vous la cruauté de ne point achever Tacite? Laisserez-vous Germa-nicus au milieu de ses conquêtes? Si vous lui faites ce tour, mandez-moilendroit vous en êtes demeurée, et je lachèverai ; cest tout ce que je|iuis faire pour votre service. Nous achevons le Tasse avec plaisir, nous ytrouvons des beautés quon ne voit point quand on na quune demi-science.Nous avons commencé la murale 1 ; cest de la même étoffe que Pascal.

A propos de Pascal, je suis en fantaisie dadmirer lhonnêteté de ces messieursles postillons, ipii sont incessamment sur les chemins pour porter et reporternos lettres ; enfin, il ny a jour dans la semaine ils nen portent quelquune àvous età moi ; il y en a toujours, et à toutes les heures, par la campagne. Leshonnêtes gens ! quils sont obligeants, et que cest une belle invention que laposte, et un bel effet de la Providence que la cupidité ! Jai quelquefois envie deleur écrire pour leur témoigner ma reconnoissancc, et je crois que je lauroisdéjà fait, sans que je me souviens de ce chapitre de Pascal, et quils ontpeut-être envie de me remercier de ce que jécris, comme jai envie de lesremercier de ce quils portent mes lettres: voilà une belle digression.

1 Les Essais de morale de Nicole.