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LE T T RK S l>E il A DAME DE SÉVIGNE
mais admire/, !a bizarrerie de mon savoir : en vous apprenant toutes ces choses,j’ignore comme je suis avec lui ; si par hasard vous en savez quelque chose, vousm’obligerez fort de me le mander. Je songe mille fois le jour au temps où jevous voyois à toute heure. Hélas 1 ma fille, c’est bien moi qui dis cette chansonque vous me rappelez : Hélas! quand reviendra-t-il ce temps, bergère'! Je leregrette tous les jours de ma vie, et j’en souhaiterais un pareil au prix de monsang. Ce n’est pas que j’aie sur le cœur de n’avoir pas senti le plaisir d’êtreavec vous; je vous jure et vous proteste quejenevous aijamais regardée avecindifférence ni avec la langueur (pic donne quelquefois l’habitude : mes yeux nimon cœur ne se sont jamais accoutumés à cette vue, et jamais je ne vous ai re-gardée sans joie et sans tendresse; s’il y a eu quelques moments où elle n’aitpas paru, c’est alors que je la sentois plus vivement. Cen’estdonc point cela q neje puis me reprocher; mais je regrettede ne vous avoir pas assez vue, et d’avoireu dans certains moments de cruelles politiques qui m’ontôté ceplaisir. Ce seroi tune belle chose, si je remplissois mes lettres de ce qui me remplit le cœur. Ah !comme vous dites, il faut glisser sur bien des pensées, et ne pas faire semblantde les voir ; je crois que vous en faites de même. Je m’arrête donc à vous conju-rer, si je vous suis un peu chère, d’avoir un soin extrême de votre santé : amu-sez-vous, ne rêvez point creux, ne faites point de hile, conduisez votre gros-sesse à bon port; et, après cela, si M. de Grignan vous aime et qu’il n’ait pasentrepris de vous tuer, je sais bien ce qu’il fera, ou plutôt ce qu’il ne fera point.
Avez-vous la cruauté de ne point achever Tacite? Laisserez-vous Germa-nicus au milieu de ses conquêtes? Si vous lui faites ce tour, mandez-moil’endroit où vous en êtes demeurée, et je l’achèverai ; c’est tout ce que je|iuis faire pour votre service. Nous achevons le Tasse avec plaisir, nous ytrouvons des beautés qu’on ne voit point quand on n’a qu’une demi-science.Nous avons commencé la murale 1 ; c’est de la même étoffe que Pascal.
A propos de Pascal, je suis en fantaisie d’admirer l’honnêteté de ces messieursles postillons, ipii sont incessamment sur les chemins pour porter et reporternos lettres ; enfin, il n’y a jour dans la semaine où ils n’en portent quelqu’une àvous età moi ; il y en a toujours, et à toutes les heures, par la campagne. Leshonnêtes gens ! qu’ils sont obligeants, et que c’est une belle invention que laposte, et un bel effet de la Providence que la cupidité ! J’ai quelquefois envie deleur écrire pour leur témoigner ma reconnoissancc, et je crois que je l’auroisdéjà fait, sans que je me souviens de ce chapitre de Pascal, et qu’ils ontpeut-être envie de me remercier de ce que j’écris, comme j’ai envie de lesremercier de ce qu’ils portent mes lettres: voilà une belle digression.
1 Les Essais de morale de Nicole.