LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
SI
sa belle-sœur on avoit mangé pour un jour douze cents pièces de rôti : nous de-meurâmes tous comme des gens de pierre. Je pris courage, et lui dis : « Made-moiselle, pensez-y bien ; n’est-ce point douze pièces de rôti que vous voulezdire? on se trompe quelquefois. —Non, madame, c’est douze cents pièces ouonze cents ; je ne veux pas vous assurer si c’est onze ou douze, de peur de men-tir, mais enfin je sais bien que c’est l’un ou l’autre ; » et le répéta vingt ibis,et n’en voulut jamais rabattre un seul poulet. Nous trouvâmes qu’il falloitqu’ils fussent pour le moins trois cents piqueurs pour piquer menu, et quele lieu fût un grand pré, où l’on eût fait dresser des tentes ; et que, s’ilsn’eussent été que cinquante, il falloit qu’ils eussent commencé un mois au-paravant. Ce propos de table étoit bon; vous en auriez été contente. N’a-vez-vous point quelque exagércuse comme celle-là?
Au reste, ma fille, cette montre que vous m’avez donnée, qui alloit toujourstrop tôt ou trop tard d’une heure ou deux, est devenue si parfaitement juste,qu’elle ne quitte pas d’un moment notre pendule : j’en suis ravie, et vous enremercie sur nouveaux frais, en un mot, je suis toute à vous. L’abbé méditqu’il vous adore, et qu’il veut vous rendre quelque service : il ne voit pasbien en quelle occasion ; mais enfin il vous aime autant qu’il m’aime.
A LA MÊME
Aux Rochers, dimanche 19 juillet 1671.
Je ne vois point, ma bonne, que vous ayez reçu mes lettres du 17 et du21 juin ; je vous écris toujours deux fois la semaine, ce m’est une joie et uneconsolation ; je reçois le vendredi deux de vos lettres, qui me soutiennent lecœur toute la semaine.
Je vous trouve bien en famille de tous côtés, et je vous vois très-bien faireles honneurs de votre maison ; je vous assure que cette manière est plus nobleet plus aimable qu’une froide insensibilité, qui sied très-mal quand on estchez soi. Vous en êtes bien éloignée, ma fille, et l’on ne peut rien ajouterà ce que vous faites : je vous souhaite seulement des matériaux ; car, pourde la bonne volonté, vous en avez de reste.
Yous aurez sans doute trouvé plaisant que je vous aie tant parlé du coadju-teur, dans le temps qu’il est avec vous ; je n’avais pas bien vu sa goutte envous écrivant. Ah! seigneur Corbeau , si vous n’aviez demandé, pour toutenécessité, qu’un poco iU pane, unpoco divino, vous n’en seriez point où vous
11