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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE

S2

en êtes : il faut souffrir la goutte, quand on la méritée; mon pauvre seigneur, jen suis tachée, mais cest bien employé.

Je trouve, ma chère bonne, quil sen faut beaucoup que vous soyez en soli-.tude ; je me réjouis de tous ceux qui peuvent vous divertir. Vous aurez bientôtmadame de Rochebonne l 2 . Mandez-moi toujours ce que vous aurez. Le coadju-teur est bon à garder longtemps : loffre que vous lui faites dachever de bâtirvotre château est une chose quil acceptera sans doute; que feroit-il de souargent? Cela ne paraîtra pas sur son épargne.

Ce que vous dites de cette maxime que jai faite sans y penser est très-bienet très-juste. Je veux croire, pour ma consolation, que si je Pavois écritemoins vite, et que je leusse tournée avec quelque loisir, jaurais dit commevous; en un mot, vous avez raison, et je ne donnerai jamais rien au public,que je ne vous consulte auparavant.

Vous avez écrit une lettre à la Mousse, dont je vous dois remercier pour lemoins autant que lui ; elle est toute pleine damitié pour moi. DIIacquevilleest bien plaisant de vous avoir envoyé la mienne ; enfin Brancas ma écritune lettre si excessivement tendre, quelle récompense tout son oubli passé :il me parle de son cœur à toutes les lignes; si je lui faisois réponse sur lemême ton, ce serait une portugaise 8 .

Il ne faut louer personne avant sa mort : cest bien dit; nous en avons tonsles jours des exemples; mais, après tout, mon ami le public ne se trompe guère :il loue quand on fait bien ; et, comme il a bon nez, il nest pas longtemps la dupeet blâme quand on fait mal. De même, quand on va du mal au bien, il en de-meure daccord ; il ne répond point de lavenir; il parle de ce quil voit. Lacomtesse de Gramont et dautres ont senti les effets de son inconstance : maisce nest pas lui qui change le premier. Vous navez pas sujet de vous plaindrede lui ; ce ne sera point par vous quil commencera à faire de grandes injustices.

Notre abbé a pour vous une tendresse qui me le fait adorer; il vous trouvedune solidité qui le charme, et qui le fait brûler dimpatience de vous pouvoirsoulager et vous être bon à quelque chose; il a quasi autant denvie que moidaller en Provence. Nous sommes occupés de notre chapelle : elle sera achevéeà la Toussaint . Je me trouve bien de la parfaite solitude nous sommes. Ceparc est bien plus beau que vous ne lavez vu, et lombre de mes petits arbresest une beauté qui nétait pas bien représentée par les bâtons de ce temps-. Jecrains le bruit quon va faire en ce pays. On dit que madame de Chaulnes arriveaujourdhui ; je lirai voir demain : je ne puis pas men dispenser, mais jaime-

1 Sœur du comte de Grignan.

2 Allusion aux lettres de la Religieuse portugaise,