LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE
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en êtes : il faut souffrir la goutte, quand on l’a méritée; mon pauvre seigneur, j’en suis tachée, mais c’est bien employé.
Je trouve, ma chère bonne, qu’il s’en faut beaucoup que vous soyez en soli-.tude ; je me réjouis de tous ceux qui peuvent vous divertir. Vous aurez bientôtmadame de Rochebonne l 2 . Mandez-moi toujours ce que vous aurez. Le coadju-teur est bon à garder longtemps : l’offre que vous lui faites d’achever de bâtirvotre château est une chose qu’il acceptera sans doute; que feroit-il de souargent? Cela ne paraîtra pas sur son épargne.
Ce que vous dites de cette maxime que j’ai faite sans y penser est très-bienet très-juste. Je veux croire, pour ma consolation, que si je Pavois écritemoins vite, et que je l’eusse tournée avec quelque loisir, j’aurais dit commevous; en un mot, vous avez raison, et je ne donnerai jamais rien au public,que je ne vous consulte auparavant.
Vous avez écrit une lettre à la Mousse, dont je vous dois remercier pour lemoins autant que lui ; elle est toute pleine d’amitié pour moi. D’IIacquevilleest bien plaisant de vous avoir envoyé la mienne ; enfin Brancas m’a écritune lettre si excessivement tendre, qu’elle récompense tout son oubli passé :il me parle de son cœur à toutes les lignes; si je lui faisois réponse sur lemême ton, ce serait une portugaise 8 .
Il ne faut louer personne avant sa mort : c’est bien dit; nous en avons tonsles jours des exemples; mais, après tout, mon ami le public ne se trompe guère :il loue quand on fait bien ; et, comme il a bon nez, il n’est pas longtemps la dupeet blâme quand on fait mal. De même, quand on va du mal au bien, il en de-meure d’accord ; il ne répond point de l’avenir; il parle de ce qu’il voit. Lacomtesse de Gramont et d’autres ont senti les effets de son inconstance : maisce n’est pas lui qui change le premier. Vous n’avez pas sujet de vous plaindrede lui ; ce ne sera point par vous qu’il commencera à faire de grandes injustices.
Notre abbé a pour vous une tendresse qui me le fait adorer; il vous trouved’une solidité qui le charme, et qui le fait brûler d’impatience de vous pouvoirsoulager et vous être bon à quelque chose; il a quasi autant d’envie que moid’aller en Provence. Nous sommes occupés de notre chapelle : elle sera achevéeà la Toussaint . Je me trouve bien de la parfaite solitude où nous sommes. Ceparc est bien plus beau que vous ne l’avez vu, et l’ombre de mes petits arbresest une beauté qui n’était pas bien représentée par les bâtons de ce temps-là. Jecrains le bruit qu’on va faire en ce pays. On dit que madame de Chaulnes arriveaujourd’hui ; je l’irai voir demain : je ne puis pas m’en dispenser, mais j’aime-
1 Sœur du comte de Grignan.
2 Allusion aux lettres de la Religieuse portugaise,