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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
point grosse, elles me le l'ont devenir, c’est-à-dire elles me mettent dans unétat qui renverse entièrement ma santé. Mon inquiétude présente ne va pointjusque-là ; je suis persuadée que la sagesse que vous avez eue de garder lelit vous aura entièrement remise. Ne venez point me dire que vous ne memanderez plus rien de votre santé, vous me mettriez au désespoir; et,n’ayant plus de confiance à ce que vous diriez, je' serois toujours commeje suis présentement. Il faut avouer que nous sommes à une belle distancel’une de l’autre, et que si l’on avoit quelque chose sur le cœur dont on at-tendît du soulagement, on aurait un beau loisir pour se pendre.
Je voulus hier prendre une petite dose de morale , je m’en trouvai assezbien; mais je me trouvai encore mieux d’une petite critique contre la BérénicedeRacine, qui me parut fort plaisante et fort ingénieuse; c’est de l’auteur 1 desSylphides, des Gnomes et des Salamandres. Il y a cinq ou six petits mots quine valent rien du tout, et même qui sont d’un homme qui ne sait pas lemonde : cela fait quelque peine; mais, comme ce ne sont que des mots enpassant, il ne faut pas s’en offenser. Je regarde tout le reste, et le tourqu’il donne à sa critique ; je vous assure que cela est très-joli. Comme je crusque cette bagatelle vous aurait divertie, je vous souhaitai dans votre petit ca-binet auprès de‘moi, sauf à vous en retourner dans votre beau château, quandvous auriez achevé cette lecture. Je vous avoue pourtant que j’aurois quelquepeine à vous laisser partir sitôt; c’est une chose bien dure pour moi que de vousdire adieu : je sais ce que m’a coûte le dernier. Il seroit bien de l’humeur où jesuis d’en parler; mais je n’y pense encore qu’en tremblant : ainsi vous êtesà couvert de ce chapitre. J’espère que cette lettre vous trouvera gaie; sicela est, je vous prie de la brûler tout à l’heure ; ce seroit une chose bienextraordinaire qu’elle fût agréable avec le chien d’esprit que je me sens. Lecoadjuteur est bien heureux que je ne lui fasse pas réponse aujourd’hui.
J’ai envie de vous faire vingt-cinq ou trente questions pour finir dignementcet ouvrage. Avez-vous des muscats? vous ne me parlez que des ligues ; avez-vous bien chaud? vous ne in’en dites rien; avez-vous de ces aimables bêles quenous avions à Paris? avez-vous eu longtemps votre tante d’IIarcourt? Vous ju-gez bien qu’après avoir perdu tant de vos lettres, je suis dans une grande igno-rance, et que j’ai perdu la suite de votre discours. Ah ! que je voudrais bienbattre quelqu’un ! et que je serois obligée à quelque Breton qui me viendraitfaire une sotte proposition qui me mît en colère! Vous me disiez l’autrejour que vous étièz bien aise que je fusse dans ma solitude, et que j’y pense-
1 L'abbé de Montfaucon de Yillars, auteur du Comte de Gabalis. Sa critique de Béréniceparut en 1671.