Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

point grosse, elles me le l'ont devenir, cest-à-dire elles me mettent dans unétat qui renverse entièrement ma santé. Mon inquiétude présente ne va pointjusque- ; je suis persuadée que la sagesse que vous avez eue de garder lelit vous aura entièrement remise. Ne venez point me dire que vous ne memanderez plus rien de votre santé, vous me mettriez au désespoir; et,nayant plus de confiance à ce que vous diriez, je' serois toujours commeje suis présentement. Il faut avouer que nous sommes à une belle distancelune de lautre, et que si lon avoit quelque chose sur le cœur dont on at-tendît du soulagement, on aurait un beau loisir pour se pendre.

Je voulus hier prendre une petite dose de morale , je men trouvai assezbien; mais je me trouvai encore mieux dune petite critique contre la BérénicedeRacine, qui me parut fort plaisante et fort ingénieuse; cest de lauteur 1 desSylphides, des Gnomes et des Salamandres. Il y a cinq ou six petits mots quine valent rien du tout, et même qui sont dun homme qui ne sait pas lemonde : cela fait quelque peine; mais, comme ce ne sont que des mots enpassant, il ne faut pas sen offenser. Je regarde tout le reste, et le tourquil donne à sa critique ; je vous assure que cela est très-joli. Comme je crusque cette bagatelle vous aurait divertie, je vous souhaitai dans votre petit ca-binet auprès demoi, sauf à vous en retourner dans votre beau château, quandvous auriez achevé cette lecture. Je vous avoue pourtant que jaurois quelquepeine à vous laisser partir sitôt; cest une chose bien dure pour moi que de vousdire adieu : je sais ce que ma coûte le dernier. Il seroit bien de lhumeur jesuis den parler; mais je ny pense encore quen tremblant : ainsi vous êtesà couvert de ce chapitre. Jespère que cette lettre vous trouvera gaie; sicela est, je vous prie de la brûler tout à lheure ; ce seroit une chose bienextraordinaire quelle fût agréable avec le chien desprit que je me sens. Lecoadjuteur est bien heureux que je ne lui fasse pas réponse aujourdhui.

Jai envie de vous faire vingt-cinq ou trente questions pour finir dignementcet ouvrage. Avez-vous des muscats? vous ne me parlez que des ligues ; avez-vous bien chaud? vous ne inen dites rien; avez-vous de ces aimables bêles quenous avions à Paris? avez-vous eu longtemps votre tante dIIarcourt? Vous ju-gez bien quaprès avoir perdu tant de vos lettres, je suis dans une grande igno-rance, et que jai perdu la suite de votre discours. Ah ! que je voudrais bienbattre quelquun ! et que je serois obligée à quelque Breton qui me viendraitfaire une sotte proposition qui me mît en colère! Vous me disiez lautrejour que vous étièz bien aise que je fusse dans ma solitude, et que jy pense-

1 L'abbé de Montfaucon de Yillars, auteur du Comte de Gabalis. Sa critique de Béréniceparut en 1671.