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LETTRES LE MADAME DE SÉVIGNÉ
lieur de croire et qui soutient ma vie ; les réponses l'ont de l’occupation,mais il y a toujours du temps de reste. Notre abbé est trop glorieux de toutesles douceurs que vous lui mandez; je suis contente de lui sur votre sujet.
Pour la Mousse, il fait des catéchismes les fêtes elles dimanches : il veutaller en paradis; je lui dis que c’est par curiosité et alin d’être assuré unebonne fois si le soleil est un amas de poussière qui se meut avec violence, ousi c’est un globe de feu. L’autre jour il interrogeoit des petits enfants, et, aprèsplusieurs questions, ils confondirent le tout ensemble; de sorte que, venant àleur demander quiétoit la Vierge, ils répondirent tous l’un après l’autre quec’étoit le Créateur du ciel et de la terre. Il ne fut point ébranlé par les petitsenfants; mais, voyant que des hommes, des femmes et même des vieillards,disoient la même chose, il en fut persuadé et se rendit à l’opinion commune.Enfin il ne savoit plus où il en étoit, et si je ne fusse arrivée là-dessus, il nes’en fût jamais tiré. Cette nouvelle opinion eût bien fait un autre désordreque le mouvement des petites parties. Adieu, ma très-chère enfant; vousvoyez bien que ce qui s’appelle se chatouiller pour se faire rire, c’est jus-tement ce que nous faisons. Je vous embrasse très-tendrement, et vous priede me laisser penser à vous et vous aimer de tout mon cœur.
À LA MÊME
Aux Rochers, mercredi ‘28 octobre 1671.
Des scorpions, ma fille ! il me semble que c’était là un vrai chapitre pour lelivre de M. de Coulanges. Celui de l’étonnement de vos entrailles sur la glaceet sur le chocolat est une matière que je veux traiter à fond avec lui, mais plutôtavec vous, et vous demander de bonne foi si vos entrailles n’en sont pointoffensées, et si elles ne vous font point de bonnes coliques, pour vous appren-dre à leur donner de telles antipéristases 1 : voilà un grand mot. J ’ai voulu meraccommoder avec le chocolat; j’en pris avant-hier pour digérer mon dîner,afin de bien souper, et j’en pris hier pour me nourrir, afin de jeûner jusqu’ausoir : il m’a fait tous les effets que je voulois. Voilà de quoi je le trouve plai-sant, c’est qu’il agit selon l’intention. Je ne sais pas ce que vous avez fait cematin ; pour moi, je me suis mise dans la rosée jusqu’à mi-jambes pour prendre
! Terme de philosophie qui vient du grec, et signifie l’arlion de deux qualités contraires,dont l’une donne de la vigueur et de l’activité à l’autre.