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LETTRES DE MADAME DE SÉV1GNÉ
roi, qui ne la lut pas, quoique le Hollandois proposât d’eu faire la lecture : leroi lui dit qu’il en savoit le contenu, et qu’il en avoit une copie dans sa poche.L’ambassadeur s’étendit fort au long sur les justifications qui étoient dans lalettre, et que messieurs les Etats s’étoient examinés scrupuleusement, pourvoir ce qu’ils auraient pu faire qui déplût à Sa Majesté ; qu’ils n’avoient jamaismanqué de respect, et que cependant ils entendoient dire que tout ce grandarmement n’étoit fait que pour fondre sur eux ; qu’ils étoient prêts de satis-faire Sa Majesté dans tout ce qu’il lui plairait d’ordonner, et qu’ils la sup-plioient de se souvenir des bontés que les rois ses prédécesseurs avoienteues pour eux, et auxquelles ils dévoient toute leur grandeur.
Le rai prit la parole, et dit avec une majesté et une grâce merveilleuses qu’ilsavoit qu’on cxcitoit ses ennemis contre lui ; qu’il avoit cru qu’il étoit dosaprudence de ne se pas laisser surprendre, et que c’est ce qui l’avoit obligéà se rendre si puissant sur la mer et sur la terre, afin d’être en état de sedéfendre ; qu’il lui restoit encore quelques ordres à donner, et qu’au prin-temps il ferait ce qu’il trouverait le plus avantageux pour sa gloire et pourle bien de son Etat; et fit comprendre ensuite à l’ambassadeur, par unsigne de tête, qu’il ne vouloit point de réplique. La lettre s’est trouvée con-forme au discours de l’ambassadeur, hormis qu’elle finissoit par assurer SaMajesté qu’ils feraient tout ce qu’elle ordonnerait, pourvu qu’il ne leur encoûtât point de se brouiller avec leurs alliés.
Ce même jour, M. de la Feuillade fut reçu à la tète du régiment desgardes, et prêta le serment entre les mains d’un maréchal de France, commec’est la coutume; et le roi, qui étoit présent, dit lui-même au régimentqu’il leur donnoit M. de la Feuillade pour mestre de camp, et lui mit lapique à la main, chose qui ne se fait jamais que par le commissaire, de lapart du roi ; mais Sa Majesté a voulu que nulle faveur ni nul agrément nemanquât à cette cérémonie.
MM. Dangeau et Langlée 1 ont eu de grosses paroles, à la rue des Jaco-bins, sur un payement de l’argent du jeu. Dangeau menaça; Langlée re-poussa l’injure par lui dire qu’il ne se souvenoit pas qu’il étoit Dangeau,et qu’il n’étoit pas sur le pied dans le monde d’un homme redoutable. Onles accommoda ; ils ont tous deux tort, et les reproches furent violents etpeu agréables pour l’un et pour l’autre : Langlée est fier et familier au pos-sible. Il jouoit l’autre jour au brelan avec le comte de Gramont, qui lui dit,sur quelques manières un peu libres : « Monsieur de Langlée, gardez ceslâmiliarités-là pour quand vous jouerez avec le roi. »
1 Langlée était un homme d’une naissance obscure, et qui s'était poussé à la cour parle jeu.