Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES I)E MADAME DE SÉVIGAK

111

vaise cause, à la même place, et sur le même tapis nous étions : il y avaitmadame de la Fayette, madame Scarron, Segrais, Caderousse, labbé Têtu,Guilleragues, Braneas. Vous nêtes jamais oubliée, ni tout ce que vous va-lez : tout est encore vif; mais, quand je pense vous êtes, quoique voussoyez reine, le moyen de ne pas soupirer? Nous soupirons encore de la viequon fait ici et à Saint-Germain, tellement quon soupire toujours. Voussavez bien que Lauzun, en entrant en prison, dit : « In secula seculorum; »et je crois quon eût répondu ici en certain endroit : Amen , et, en dautres,non. Vraiment, quand il étoit jaloux de votre voisine, il lui crevoit les yeux,il lui marchoitsur la main 1 : et que na-t-il pas fait à dautres? Ah! quellefolie de faire des péchés de cent dix lieues loin !

Votre enfant est jolie ; elle a un son de voix qui mentre dans le cœur ;elle a de petites manières qui plaisent. Je men amuse et je laime; mais jenai pas encore compris que ce degré puisse jamais vous passer par-dessusla tête ; je vous embrasse de toute la plus vive tendresse de mon cœur.

A LA MÊME

A Paris, mercredi 15 janvier 1672,

Eh ! mon Dieu, ma fille, que me dites-vous? Quel plaisir prenez-vous à diredu mal de votre personne, de votre esprit; à rabaisser votre bonne con-duite ; à trouver quil faut avoir bien de la bonté pour songer à vous?Quoique assurément vous ne pensiez point tout cela, jen suis blessée, vousme fâchez ; et, quoique je ne dusse peut-être pas répondre à des chosesque vous dites en badinant, je ne puis mempêcher de vous en gronder, pré-férablement à tout ce que jai à vous mander. Vous êtes bonne encore quandvous dites que vous avez peur des beaux esprits; hélas! si vous saviezquils sont petits de près, et combien ils sont quelquefois empêchés deleurs personnes, vous les remettriez bientôt à hauteur dappui. Vous sou-vient-il combien vous en étiez quelquefois excédée? Prenez garde que léloi-gnement ne vous grossisse les objets ; cest un effet assez ordinaire.

* Cest à Saint-Cloud, chez Madame, que ceci arriva. Madame de Monaco était assise sur leparquet, à cause de la grande chaleur, et Lauzun, en pirouettant autour des dames, lui marchasur la main, ce quelle souffrit sans oser se plaindre. Le roi était le rival favorisé qui irritaitLauzun à ce point.