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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉV1GXÉ

vous trouve si parfaite et dans une si grande réputation, que je ne sais quevous dire, sinon vous admirer, et vous prier de soutenir toujours votre rai-son par votre courage, et votre courage par votre raison.

La pièce de Racine ma paru belle ; nous y avons été. Ma belle-fille 1 ma parula plus miraculeusement bonne comédienne que jaie jamais vue : elle surpassela Desœillets de cent mille piques; et moi, quon croit assez bonne pour lethéâtre 8 , je ne suis pas digne dallumer les chandelles quand elle paroît. Elleest laide de près, et je ne métonne pas que mon fils ait été suffoqué par sa pré-sence; mais, quand elle dit des vers, elle est adorable. Bajazel est beau ; jvtrouve quelque embarras sur la fin; mais il y a bien de la passion, et de lapassion moins folie que celle de Bérénice. Je trouve pourtant, à mon petit sens,quelle ne surpasse pas Andromaque , et, pour les belles comédies de Corneille,elles sont autant au-dessus que votre idée étoit au-dessus de... Appliquez, etressouvenez-vous de cette folie, et croyez que jamais rien napprochera, je nedis pas surpassera, jedis que rien n'approchera des divins endroits de Corneille.Il nous lut lautre jour, chez M. de la Rochefoucauld, une comédie qui fait sou-venir de sa défunte veine 1 2 3 . Je voudrois cependant que vous fussiez venue avecmoi après-dîner ; vous ne vous seriez point ennuyée : vous auriez peut-êtrepleuré une petite larme, puisque jen ai pleuré plus de vingt. Vous auriez ad-miré votre belle-sœur , vous auriez vu les Anges (les demoiselles de Granceij)devant vous, et la Bordeaux, qui étoit habillée en petite mignonne. M. le ducétoit derrière, Pomenars au -dessus, avec les laquais, son nez dans son manteau,parce que le comte de Créance le veut faire pendre, quelque résistance quil yfasse. Tout le bel air étoit sur le théâtre : le marquis de Villeroi avoit unhabit de bal; le comte de Guiche ceinturé comme son esprit; tout le resteen bandits. Jai vu deux fois ce comte chez M. de la Rochefoucauld; il meparut avoir bien de lesprit, et il étoit moins surnaturel quà lordinaire.

Voilà notre abbé, chez qui je suis, qui vous mande quil a reçu le plan deGrignan, dont il est très-content : il sy promène déjà par avance. 11 voudroitbien en avoir le profil; pour moi, jattends à le bien posséder que je sois dedans,jai mille compliments à vous faire de tous ceux qui ont entendu les agréablesparoles du roi pour M. de Grignan. Madame de Verneuil me vient la première ;elle a pensé mourir. Adieu, mon enfant ; que vous dirai-je de mon amitié et detout lintérêt que je prends à vous à vingt lieues à la ronde, depuis les plusgrandes jusques aux plus petites choses? Jembrasse 1 Admirable Grignan, le

1 Madame de Sévigné désigne par ces mots la Champmélé, que son fils avait aimée.

2 Madame de Sévignc jouait très-bien la comédie en société.

3 Ce jugement montre la prévention, dailleurs si concevable, de madame de Sévigné en la-veur de Corneille, car il s'agit, croit-on, de Pulchérie.