LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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pourM. d’Uzès, qui serait hors d’état d’agir dans toutes les choses où l’on abesoin de lui : voilà qui serait digne de mon malheur ordinaire.
Vous me louez continuellement sur mes lettres, et je n’ose plus parler desvôtres, de peur que cela n’ait l’air de rendre louanges pour louanges: maisencore ne faut-il pas se contraindre jusqu’à ne pas dire la vérité : vous avezdes pensées et des tirades incomparables ; il ne manque rien à votre style.D’Hacqueville et moi, nous étions ravis de lire certains endroits brillants ; etmême dans vos narrations, l’endroit qui regarde le roi, votre colère contreLauzun et contre l’évêque, ce sont des traits de maître. Quelquefois j’endonne aussi une petite part à madame de Villars; mais elle s’attache auxtendresses, et les larmes lui en viennent fort bien aux yeux. Ne craignezpoint que je montre vos lettres mal à propos ; je sais parfaitement bien ceuxqui en sont dignes, et ce qu’il en faut dire ou cacher.
Ecoutez, ma fille, une bonté et une douceur charmante du roi votre maître,cela redoublera bien votre zèl'e pour son service. Il m’est revenu de très-bonlieu que l’autre jour M. de Montausier 1 demanda une petite abbaye à SaMajesté pour un de ses amis; il en fut refusé, et sortit fâché de chez le roien disant : Il riy a que les ministres et les maîtresses qui aient du pouvoirdans ce pays. Ces paroles n’étoient pas trop bien choisies : le roi le sut : ilfit appeler M. de Montausier, lui reprocha avec douceur son emportement, lelit souvenir du peu de sujet qu’il avoitde se plaindre de lui, et le lendemainil fit madame de Crussol 2 dame du palais. Je vous dis que voilà des con-duites de Titus : vous pouvez juger si le gouverneur a été confondu, aussibien que l’évêque, qui vous doit sa députation, Ces manières de se vengersont bien cruelles. Leroi a raccommodé l’archevêque de Reims avec celui deParis. Que vous dirai-je encore? Ma pauvre tante est accablée de mortellesdouleurs : cela me fait une tristesse et un devoir qui m’occupent.
A LA MÊME
A Sainte-Marie du Faubourg, vendredi 29 janvier 1672, jour doSaint-François de Sales, et jour que vous fûtes mariée. Voilà mapremière radoterie : c’est que je fais des bouts de l’an do tout.
Me voici dans un lieu, ma fille, qui est le lieu du monde où j’ai pleuré, lejour de votre départ, le plus abondamment et le plus amèrement : la pensée
* Gouverneur du Dauphin.
2 Fille de M. de Montausier.