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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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11 s

LETTRES DE MADAME DE SÉVIONÉ

men fait encore tressaillir. 11 y a une bonne heure que je me promène touteseule dans le jardin : toutes nos sœurs sont à vêpres, embarrassées dune mé-chante musique ; et moi, jai eu lesprit de men dispenser. Ma chère enfant,je nen puis plus; votre souvenir me tue en mille occasions : jai pensé mou-rir dans ce jardin, je vous ai vue si souvent *. .le ne veux point vous dire enquel état je suis : vous avez une vertu sévère, qui nentre point dans lafoiblesse humaine. 11 y a des jours, des heures, des moments, je ne suispas la maîtresse; je suis foible, et ne me pique point de ne lêtre pas. Tant y a,je nen puis plus, et pour machever, voilà un homme que javois envoyé chezle chevalier de Grignan, qui me dit quil est extraordinairement mal : cettepitoyable nouvelle na pas séché mes yeux. Je crois quil dispose en votrefaveur de ce quil a; gardez-le, quoique ce soit peu, pour une marque de satendresse, et ne le donnez point, comme votre cœur le voudrait : il ny a pasun de vos beaux-frères qui, à proportion, ne soit plus riche que vous. Je ne puisvous dire le déplaisir que jai dans la vue de cette perte. Hélas ! un petit aspic,comme M. de Rohan, revient de la mort ; et cet aimable garçon, bien, bienfait, de bon naturel, dun bon cœur, dont la perte ne fait de bien à personne,nous va périr entre les mains! Si jétois libre, je nel'aurais pas abandonné :je ne crains point son mal; mais je ne fais pas sur cela ma volonté. Vousrecevrez par cet ordinaire des lettres écrites plus tard, qui vous parlerontplus précisément de ce malheur; pour moi, je me contente de le sentir.

Hier au soir, madame Dufresnoi soupa chez nous ; cest une nymphe,cest une divinité ; mais madame Scarron, madame de la Fayette et moi, nousvoulûmes la comparer à madame de Grignan, et nous la trouvâmes centpiques au-dessous, non pas pour lair ni pour le teint ; mais ses yeux sontétranges, son nez nest pas comparable au vôtre, sa bouche nest point fine,la vôtre est parfaite; et elle est tellement recueillie dans sa beauté, que jetrouve quelle ne dit précisément que les paroles qui lui siéent bien : il estimpossible de se la représenter parlant communément et daffection surquelque chose. Pour votre esprit, ces dames ne mirent aucun degré au-dessus du vôtre, et votre conduite, votre sagesse, votre raison, tout fut célébré :je nai jamais vu une personne si bien louée. Je neus pas le courage de faireles honneurs de vous , ni de parler contre ma conscience.

On dit que le chancelier est mort : je ne sais si on donnera les sceaux avantque cette poste parte. La comtesse (de Fiesque) est très-affligée de la mort desa fille ; elle est à Sainte-Marie de Saint-Denis. Mon enfant, on ne peut jamaisassez se conserver, et grosse, et. en couche, ni assez éviter dêtre dans ces

Madame de firignnn avait été élevée dans ce couvent.