11 s
LETTRES DE MADAME DE SÉVIONÉ
m’en fait encore tressaillir. 11 y a une bonne heure que je me promène touteseule dans le jardin : toutes nos sœurs sont à vêpres, embarrassées d’une mé-chante musique ; et moi, j’ai eu l’esprit de m’en dispenser. Ma chère enfant,je n’en puis plus; votre souvenir me tue en mille occasions : j’ai pensé mou-rir dans ce jardin, où je vous ai vue si souvent *. .le ne veux point vous dire enquel état je suis : vous avez une vertu sévère, qui n’entre point dans lafoiblesse humaine. 11 y a des jours, des heures, des moments, où je ne suispas la maîtresse; je suis foible, et ne me pique point de ne l’être pas. Tant y a,je n’en puis plus, et pour m’achever, voilà un homme que j’avois envoyé chezle chevalier de Grignan, qui me dit qu’il est extraordinairement mal : cettepitoyable nouvelle n’a pas séché mes yeux. Je crois qu’il dispose en votrefaveur de ce qu’il a; gardez-le, quoique ce soit peu, pour une marque de satendresse, et ne le donnez point, comme votre cœur le voudrait : il n’y a pasun de vos beaux-frères qui, à proportion, ne soit plus riche que vous. Je ne puisvous dire le déplaisir que j’ai dans la vue de cette perte. Hélas ! un petit aspic,comme M. de Rohan, revient de la mort ; et cet aimable garçon, bien né, bienfait, de bon naturel, d’un bon cœur, dont la perte ne fait de bien à personne,nous va périr entre les mains! Si j’étois libre, je nel'aurais pas abandonné :je ne crains point son mal; mais je ne fais pas sur cela ma volonté. Vousrecevrez par cet ordinaire des lettres écrites plus tard, qui vous parlerontplus précisément de ce malheur; pour moi, je me contente de le sentir.
Hier au soir, madame Dufresnoi soupa chez nous ; c’est une nymphe,c’est une divinité ; mais madame Scarron, madame de la Fayette et moi, nousvoulûmes la comparer à madame de Grignan, et nous la trouvâmes centpiques au-dessous, non pas pour l’air ni pour le teint ; mais ses yeux sontétranges, son nez n’est pas comparable au vôtre, sa bouche n’est point fine,la vôtre est parfaite; et elle est tellement recueillie dans sa beauté, que jetrouve qu’elle ne dit précisément que les paroles qui lui siéent bien : il estimpossible de se la représenter parlant communément et d’affection surquelque chose. Pour votre esprit, ces dames ne mirent aucun degré au-dessus du vôtre, et votre conduite, votre sagesse, votre raison, tout fut célébré :je n’ai jamais vu une personne si bien louée. Je n’eus pas le courage de faireles honneurs de vous , ni de parler contre ma conscience.
On dit que le chancelier est mort : je ne sais si on donnera les sceaux avantque cette poste parte. La comtesse (de Fiesque) est très-affligée de la mort desa fille ; elle est à Sainte-Marie de Saint-Denis. Mon enfant, on ne peut jamaisassez se conserver, et grosse, et. en couche, ni assez éviter d’être dans ces
Madame de firignnn avait été élevée dans ce couvent.