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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

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A LA MÊME

A Paris, vendredi 5 février 1672. Tl y a aujourdhuimille «ans que je suis née *.

Je suis ravie, ma bonne, que vous aimiez mes lettres; je ne crois pourtantpas quelles soient aussi agréables que vous me le dites. Je vous envoie quatrerames de papier; vous savez à quelle condition. Jespère en recevoir la plusgrande partie entre ci et Pâques; après cela jaspirerai à dautres plaisirs. Onma assuré ce matin que le chevalier se portoit mieux : jespère en sa jeunesse ;je prie Dieu de tout mon cœur quil nous le redonne. Madame la princesse deConti mourut quelques heures après que jeus fermé mon paquet, cest-à-direhier à quatre heures du matin, sans aucune connoissance, ni avoir jamais ditune seule parole de bon sens ; elle appeloit quelquefois Cécile, une femme dechambre, et disoit : « Mon Dieu ! » On croyoit que son esprit alloit revenir,mais elle nen disoit pas davantage. Elle expira en faisant un grand cri, et aumilieu dune convulsion qui lui fit imprimer ses doigts dans le bras dunefemme qui la tenoit. La désolation de sa chambre ne se peut représenter : M. leDuc, MM. les princes de Conti, madame de Longueville, madame de Gamaches 1 2 ,pleuraient de tout leur cœur. Madame de Gesvres avoit pris le parti des éva-nouissements : madame de Brissac de crier les hauts cris et de se jeter par laplace : il fallut les chasser, parce quon ne savoit plus ce quon faisoit. Cesdeux personnages nont pas réussi : qui prouve trop ne prouve rien, dit je nesais qui. Enfin, la douleur est universelle. Le roi a paru touché, et a fait sonpanégyrique, en disant quelle étoit plus considérable par sa vertu que par lagrandeur de sa fortune. Elle laisse par son testament léducation de ses enfantsà madame de Longueville : je disois quil ny avoit que le diable qui gagnât àcette mort, et quil alloit reprendre ces deux petits princes ; mais, afin quennul heu on ne sen réjouisse, les voilà retombés en bonnes mains. M. le Princeest tuteur ; il y a vingt mille écus aux pauvres, autant à ses domestiques ; elleveut être enterrée à sa paroisse tout simplement, comme la moindre femme.Je ne sais si ce détail est à propos ; tant y a, ma bonne, le voilà ; vous voulezet vous souffrez que mes lettres soient longues, et voilà le hasard que vouscourez. Je vis hier sur son ht cette sainte princesse , elle étoit défigurée par lemartyre quon lui avoit fait à la bouche : on lui avoit rompu deux dents et brûlé

1 Madame de Sévigné avait quarante-six ans.

2 Marie-Antoinette de Loménie, femme du marquis de Gamaches.