LETTRES DE MADAME DE SÉV1GNÉ
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temps ; il me semble que c’est comme celle de madame de Saint-Simon. Ripertvous en écrira plus sûrement que moi ; j’en sais pourtant tous les jours des nou-velles, et j’en suis dans une très-véritable inquiétude : je l’aime encore plusque je ne pensois. Cette nuit, madame la princesse de Conti est tombée enapoplexie : elle n’est pas encore morte, mais elle n’a aucune connoissance ;elle est sans pouls et sans parole ; on la martyrise pour la faire revenir. Il y acent personnes dans sa chambre, trois cents dans sa maison : on pleure, oncrie ; voilà tout ce que j’en sais jusqu’à présent. Pour M. le chancelier (P. Sé-guier), il est mort, très-assurément, mais mort en grand homme : son bel es-prit, sa prodigieuse mémoire, sa naturelle éloquence, sa haute piété, se sontrassemblés aux derniers jours de sa vie : la comparaison du flambeau qui re-double sa lumière en finissant est juste pour lui.LeMascaron 1 2 l’assistoit, et setrouvoit confondu par ses réponses et par ses citations ; il paraphrasoit le Mise-rere , et faisoit pleurer tout le monde ; il citoit la sainte Ecriture et les Pèresmieux que les évêques dont il étoit environné ; enfin, sa mort est une des plusbelles et des plus extraordinaires choses du monde. Ce qui l’est encore plus,c’est qu’il n’a point laissé de grands biens ; il étoit aussi riche en entrantà la cour qu’il l’étoit en mourant. Il est vrai qu’il a établi sa famille ; maissi on prenoit chez lui, ce n’étoit pas lui. Enfin il ne laisse que soixante-dixmille livres de rente ; est-ce du bien pour un homme qui a été quarante anschancelier, et qui étoit riche naturellement ? La mort découvre bien des choses,et ce n’est point de sa famille que je tiens tout ceci : on les voit. Nous avonsfait aujourd’hui nos stations, madame de Coulanges et moi. Madame de Verneuilest si mal, qu’elle n’a pu voir le monde. On 11e sait encore qui aura les sceaux.
Je vous conjure de mander au coadjuteur qu’il songe à faire réponse surl’affaire dont lui écrit M. d’Agen %j’en suis tourmentée : cela est mal d’êtreparesseux avec un évêque de réputation. Je remets tous les jours à écrire à cecoadjuteur; son irrégularité me débauche :jele condamne, et je l’imite. J’em-brasse M. de Grignan : est-il encore question des grives? Il y avoit l’autre jourune dame 3 , qui confondit ce qu’on dit d’une grive, et, au heu de dire, elle estsoûle comme une grive , disoit que la première présidente étoit sourde commeune grive ; cela fit rire. Adieu, ma chère fille; je vous aime,- ce me semble,bien plus que moi-même. Votre tille est aimable, je m’en amuse de bonne foi ;elle embellit tous les jours ; ce petit ménage me donne la vie.
1 Mascaron, célèhre prédicateur, évêque de Tuile.
2 Claude Joli, évêque d’Agen.
3 Madame de Louvois.