Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES DE MADAME DE SÉV1GNÉ

120

temps ; il me semble que cest comme celle de madame de Saint-Simon. Ripertvous en écrira plus sûrement que moi ; jen sais pourtant tous les jours des nou-velles, et jen suis dans une très-véritable inquiétude : je laime encore plusque je ne pensois. Cette nuit, madame la princesse de Conti est tombée enapoplexie : elle nest pas encore morte, mais elle na aucune connoissance ;elle est sans pouls et sans parole ; on la martyrise pour la faire revenir. Il y acent personnes dans sa chambre, trois cents dans sa maison : on pleure, oncrie ; voilà tout ce que jen sais jusquà présent. Pour M. le chancelier (P.-guier), il est mort, très-assurément, mais mort en grand homme : son bel es-prit, sa prodigieuse mémoire, sa naturelle éloquence, sa haute piété, se sontrassemblés aux derniers jours de sa vie : la comparaison du flambeau qui re-double sa lumière en finissant est juste pour lui.LeMascaron 1 2 lassistoit, et setrouvoit confondu par ses réponses et par ses citations ; il paraphrasoit le Mise-rere , et faisoit pleurer tout le monde ; il citoit la sainte Ecriture et les Pèresmieux que les évêques dont il étoit environné ; enfin, sa mort est une des plusbelles et des plus extraordinaires choses du monde. Ce qui lest encore plus,cest quil na point laissé de grands biens ; il étoit aussi riche en entrantà la cour quil létoit en mourant. Il est vrai quil a établi sa famille ; maissi on prenoit chez lui, ce nétoit pas lui. Enfin il ne laisse que soixante-dixmille livres de rente ; est-ce du bien pour un homme qui a été quarante anschancelier, et qui étoit riche naturellement ? La mort découvre bien des choses,et ce nest point de sa famille que je tiens tout ceci : on les voit. Nous avonsfait aujourdhui nos stations, madame de Coulanges et moi. Madame de Verneuilest si mal, quelle na pu voir le monde. On 11e sait encore qui aura les sceaux.

Je vous conjure de mander au coadjuteur quil songe à faire réponse surlaffaire dont lui écrit M. dAgen %jen suis tourmentée : cela est mal dêtreparesseux avec un évêque de réputation. Je remets tous les jours à écrire à cecoadjuteur; son irrégularité me débauche :jele condamne, et je limite. Jem-brasse M. de Grignan : est-il encore question des grives? Il y avoit lautre jourune dame 3 , qui confondit ce quon dit dune grive, et, au heu de dire, elle estsoûle comme une grive , disoit que la première présidente étoit sourde commeune grive ; cela fit rire. Adieu, ma chère fille; je vous aime,- ce me semble,bien plus que moi-même. Votre tille est aimable, je men amuse de bonne foi ;elle embellit tous les jours ; ce petit ménage me donne la vie.

1 Mascaron, célèhre prédicateur, évêque de Tuile.

2 Claude Joli, évêque dAgen.

3 Madame de Louvois.