LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE
Rio
j'entreprends de vous amuser un quart d’heure, et par des choses où vous avezintérêt, et par le récit de ce qui se passe dans le monde.
j’ai eu une grande conversation avec M. le Camus; il entre si parfaitementdans nos sentiments, qu’il me donne des conseils. Il est piqué des conduitesmalhonnêtes; et, comme il en a de fort contraires, il n’a nulle peine à entrerdans nos vues, où la droiture et la sincérité sont en usage ; c’est ce dont il nefaut point se départir, quoi qu’il arrive : cette mode revient toujours. On netrompe guère longtemps le monde, et les fourbes sont enfin découverts ;j’en suis persuadée. M. de Pomponne n’est pas moins opposé à ce qui lui est sicontraire; et je vous puis assurer que, sij’étois aussi habile sur toutes chosesque je le suis pour discourir là-dessus, il ne manqueroit rien à ma capacité.Dites-moi quelquefois quelque chose d’agréable pour M. le Camus : ce sont desfaveurs précieuses pour lui et d’autant plus qu’il n’est obligé à aucune réponse.
Le marquis de Yilleroi est donc parti pour Lyon, comme je vous l’ai mandé ;le roi lui fit dire par le maréchal de Créqui qu’il s’éloignât : on croit que c’estpour quelque discours chez madame la comtesse (de Soissons ); enfin,
On parle d'eaux, de Tibre, et Ton se fait du reste J .
Le roi demanda à Moksieiîr, qui revenoit de Paris : « Eh bien, mon frère,que dit-on à Paris ?» Monsieur lui répondit: « On parle fort de ce pauvre mar-quis. —• Et qu’en dit-on ? — On dit, Monsieur, que c’est qu’il a voulu parlerpour un autre malheureux. — Et quel malheureux? dit le roi. — Pour le che-valier de Lorraine, dit Monsieur. — Mais, dit le roi, y songez-vous encore, à cechevalier de Lorraine ? vous en souciez-vous ? aimeriez-vous bien quelqu’un quivous le rendroit? — ■ En vérité, répondit Monsieur, ce seroit le plus sensibleplaisir que je pusse recevoir en ma vie. — Oh bien, dit le roi, je veux vousfaire ce présent ; il y a deux jours que le courrier est parti ; il reviendra : jevous le redonne, et veux que vous m’ayez toute votre vie cette obligation, etque vous l’aimiez pour l’amour de moi ; je fais plus, car je le fais maréchalde camp dans mon armée. » Là-dessus, Monsieur se jette aux pieds du roi, luiembrasse longtemps les genoux, et lui baise une main avec une joie sans égale.Le roi le relève, et lui dit : « Mon frère, ce n’est pas ainsi que des frères sedoivent embrasser, » et l’embrasse fraternellement. Tout ce détail est detrès-bon lieu, et rien n’est plus vrai : vous pouvez là-dessus faire vos réflexions,tirer vos conséquences, et redoubler vos belles passions pour le service du roivotre maître. On dit que Madame fera le voyage, et que plusieurs dames l’accom-pagneront. Les sentiments sont divers chez Monsieur : les uns ont le visageallongé d’un demi-pied, d’autres l’ont raccourci d’autant. On dit que celui du
1 Vers de Corneille, dans Cinna, acte IV, scène v.