LETTRES DE MADAME DE SEVIRAÉ
153
lieu de vos Provençaux ! je les trouverai comme vous, et je vous plaindrai toutema vie de passer avec eux de si belles aimées de la vôtre. Je suis si peu dési-reuse de briller dans votre cour de Provence, et j’en juge si bien parcelle deBretagne, que par la même raison qu’au bout de trois jours, à Vitré, je ne res-pirais <pie les Rochers, je vous jure devant Dieu que l’objet de mes désirs, c’estde passer l’été à Grignan avec vous : voilà où je vise, et rien au delà. Mon vinde Saint-Laurent est chez Adhémar, je l’aurai demain matin ; il y a longtempsque je vous en ai remerciée in petto : cela est bien obligeant. M. de Laon aimebien cette manière d’être cardinal. On assure que l’autre jour M. de Montau-sier, parlant à M. le Dauphin de la dignité des cardinaux, lui dit que cela dé-pendoit du pape, et que s’il vouloit l'aire cardinal un palefrenier, il le pour-rait. Là-dessus le cardinal de Bonzi arrive ; M. le Dauphin lui dit : « Monsieur,est il vrai que, si le pape vouloit, il ferait cardinal un palefrenier? » M. deBonzi fut surpris, et, devinant l’affaire, il lui répondit : « 11 est vrai, mon-sieur, que le pape choisit qui il lui plaît; mais nous n’avons pas vu jusqu’iciqu’il ait pris des cardinaux dans son écurie. » C’est le cardinal de Bouillonqui m’a conté ce détail.
Ecrivez un peu à notre cardinal, il vous aime, le faubourg 1 vous aime, ma-dame Scarron vous aime ; elle passe ici le carême, et céans presque tous lessoirs. Barillon y est encore, et plût à Dieu, ma belle, que vous y fussiezaussi! Adieu, mon enfant; je ne finis point; je vous défie de pouvoir com-prendre combien je vous aime.
A LA MÊME
A Paris, vendredi 8 avril idl‘2.
La guerre est déclarée, on ne parle que de partir. Canaples a demandé per-mission au roi d’aller servir dans l’armée du roi d’Angleterre ; et, en effet, il estparti mal content de n’avoir pas eu d’emploi en Erance. Le maréchal du Ples-sis ne quittera point Paris, il est bourgeois et chanoine : il met à couvert tousses lauriers, et jugera des coups : je ne trouve pas qu’avec une si belle et sigrande réputation, son personnage soit mauvais. Il dit au roi qu’il portoit envieà ses enfants qui avoient l’honneur de servir Sa Majesté ; que pour lui il souhoi-toit la mort, puisqu’il n’étoit plus bon à rien. Le roi l’embrassa tendrement, et
1 C’est-à-dire M. de la Rochefoucauld et madame de la Fayette, qui demeuraient l'uiiet l'autre au faubourg Saint-Germain.