LETTRES RK MADAME DE SÉVIGNÉ
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Vos lettres sont envoyées fidèlement : vous pourriez m’en adresser davan-tage, sans craindre de m’incommoder. Mais pourquoi ne m’avez-vous pointmandé le sujet de votre chagrin de l’autre jour? J’ai pensé à tout ce qui peuten donner dans la vie : depuis votre dernière lettre, je me renferme à compren-dre qu’on vous fait des méchancetés ; je ne puis les deviner, et je ne vois pointd’où elles peuvent venir. La Marans a d’autres affaires. Vous êtes loin, vous nel’incommodez sur rien; sa sorte de malice ne va point à ces choses-là où ilfaut du soin et de l’application ; vous devriez bien m’éclaircir là-dessus. Mais,bon Dieu, que peut-on dire de vous? Je ne puis en être en peine, étant per-suadée, comme je le suis, que ce qui est faux ne dure point. Quand vousvoudrez, ma chère enfant, vous m’instruirez mieux que vous n’avez fait.
M. deTurenne est parti de Charleroi avec vingt rpille hommes : on ne saitencore quel dessein il a. Mon fils est toujours en Allemagne ; il est vrai quedésormais on sera bien triste en apprenant des nouvelles de la guerre. Oncraint que Ruyter *, qui, comme vous savez, est le plus grand capitaine dela mer, n’ait combattu et battu le comte d’Estrées dans la Manche. On saittrès-peu de nouvelles ici ; on dit que le roi ne veut pas qu’on en écrive : ilfaut espérer au moins qu’il ne nous cachera pas ses victoires.
Je donnai hier à dîner à laTroche, à l’abbé Arnauld, à M. de Varennes, dansma petite maison que j’aime, parce qu’il semble qu’elle n’ait été faite que pourme donner la joie de vous y recevoir tous deux. Depuis que j’ai commencé cettelettre, j’ai vu le Marseille; il m’a paru doux comme un mouton ; nous ne soin-mes entrés dans aucune controverse ; nous avons parlé des merveilles que nousferons, M. d’Uzès et moi, pour cimenter une bonne paix. Je ne souffrirais pasaisément le retour de madame de Monaco, sans l’espérance de vous rameneraussi : mon bon naturel n’est point changé. Je sais, à n’en pouvoir douter, quela Marans craint votre retour au delà de tout ce qu’on craintleplus; soyez per-suadée qu’elle l’empêcheeoit si elle pouvoit ; elle ne saurait soutenir votre pré-sence. Si vous vouliez me dire un petit mot de plus sur les méchancetés qu’onvous a faites, peut-être vous pourrois-je donner de grandes lumières pour dé-couvrir d’où elles viennent. Vous avez de l’obligation à Langlade ; ce n’est pointun écriveux , mais il paroît votre ami en toute occasion ; il a dit des merveillesà M. de Marseille, et l’a plus embarrassé que tous les autres. M. d’Irval est partipour Lyon, et puis à Venise 9 ; l’équipage de Jean de Paris n’étoit qu’un peignedans un chausson au prix du sien. 11 dit de vous, tanto t'odiaro , quanto t'amai;il prétend que vous l’avez méprisé. M. de Marseille mande qu’ils sont partis
1 Amiral de la république de Hollande.
1 En qualité d’ambassadeur extraordinaire.