LETTRES RE MADAME DE SÉVIGjNÉ
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<jui vient de l’iiôtel de Condé ; il me dit que M. le Prince a été blessé à lamain. M. de Longueville avoit forcé la barrière, où il s’étoit présenté le pre-mier ; il a été aussi le premier tué sur-le-champ ; tout le reste est assez pareil :M. de Guitry noyé, etM. de Nogent aussi ; M. deMarsillac blessé, comme j’ai dit,et une grande quantité d’autres qu’on ne sait pas encore. Mais enfin l’issel estpassé. M. le Prince l’a passé trois ou quatre fois en bateau, tout paisiblement,donnant ses ordres partout avec ce sang-froid et cette valeur divine qu’on luiconnoît. On assure qu’après cette première difficulté on ne trouve plus d’enne-mis : ils sont retirés dans leurs places. La blessure de M. de Marsillac est uncoup de mousquet dans l’épaule et un autre dans la mâchoire, sans casser l’os.Adieu, ma chère enfant; j’ai l’esprit un peu hors de sa place, quoique monfils soit dans l’armée du roi ; mais il y aura tant d’autres occasions, que celafait trembler et mourir.
A LA MÊME
A Paris, 20 juin lf>72.
11 m’est impossible de me représenter l’état où vous avez été, ma chèreenfant, sans une extrême émotion; et, quoique je sache que vous en êtes quitte,Dieu merci ! je ne puis tourner les yeux sur le passé sans une horreur qui metrouble. Hélas! que j’étois mal instruite d’une santé qui m’est si chère ! Quirn’eût dit en ce temps-là : Votre fille est plus en danger que si elle étoit àl’armée, j’étois bien loin de le croire. Faut-il donc que je me trouve cette tris-tesse avec tant d’autres qui sont présentement dans mon cœur? Le péril extrêmeoù se trouve mon fils ; la guerre, qui s’échauffe tous les jours ; les courriers quin’apportent plus que la mort de quelqu’un de nos amis ou de nos connois-sances, et qui peuvent apporter pis ; la crainte que l’on a des mauvaises nou-velles, et la curiosité qu’on a de les apprendre ; la désolation de ceux qui sontoutrés de douleur, et avec qui je passe une partie de ma vie; l’inconcevableétat de ma tante, et l’envie que j’ai de vous voir, tout cela me déchire, me tue,et méfait mener une vie si contraire à mon humeur et à mon tempérament,qu’en vérité il faut que j’aie une bonne santé pour y résister. Vous n’avez jamaisvu Paris comme il est; tout le monde pleure ou craint de pleurer; l’esprittourne ci la pauvre madame de Nogent; madame de Longueville fait fendre lecœur, à ce qu’on dit; je ne l’ai point vue, mais voici ce que je sais.
Mademoiselle de Vertus 1 étoit retournée depuis deux jours à Port-Roval, où
1 Sœur de la duchesse do Monthazon.