LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
1(i4
Je vois souvent des gens qui sont encore fort éloignés de se consoler de cetteperte ; mais, pour tout le gros du monde, ma pauvre enfant, cela est passé :cette triste nouvelle n’a assommé que trois ou quatre jours; la mort de Madamedura bien plus longtemps. Les intérêts particuliers de chacun pour ce qui sepasse à l’armée empêchent la grande application pour les malheurs d’autrui.Depuis ce premier combat, il n’a été question que de villes rendues et de dé-putés qui viennent demander la grâce d’être reçus au nombre des sujets nou-vellement conquis de Sa Majesté.
l’oubliez pas d’écrire un petit mot à la Troche, sur ce que son fils s’est dis-tingué et a passé à la nage ; on l’a loué devant le roi comme un des plushardis. 11 n’y a nulle apparence qu’on se défende contre une armée si victo-rieuse. Les François sont jolis assurément: il faut que tout leur cède pourles actions d’éclat et de témérité; enfin il n’y a plus de rivières présentementqui serve de défense contre leur excessive valeur.
Au reste, voici bien des nouvelles; j’avois amené ici ma petite enfant poury passer l’été ; j’ai trouvé qu’il y fait sec, il n’y a point d’eau ; la nourrice craintde s’y ennuyer : que fais-je à votre avis? Je la ramènerai après-demain chezmoi tout paisiblement; elle sera avec la mère Jeanne , qui fera leur petitménage. Madame de Sanzei sera à Paris; elle ira la voir : j’en saurai desnouvelles très-souvent. Voilà qui est fait, jechange d’avis ; ma maison est jolie,et ma petite ne manquera de rien : il ne faut pas croire que Livrv soit char-mant pour une nourrice comme pour moi. Adieu, ma divine enfant ; pardonnezle chagrin que j’avois d’avoir été si longtemps sans recevoir de vos lettres ;elles me sont toujours si agréables, qu’il n’y a que vous qui puissiez me con-soler de n’en avoir point.
A LA MÊME
A Paris, lundi 11 juillet 1672.
Ne parlons plus de mon voyage, ma fille; il y a si longtemps que nous ne disonsautre chose, qu’enfincela fatigue ; les longues espérances usent la joie, commeles longues maladies usent la douleur : vous aurez dépensé tout le plaisir deme voir en m’attendant; quand j’arriverai, vous serez tout accoutumée à moi.J’ai été obligée de rendre les derniers devoirs à ma tante ; il a fallu encorequelques jours au delà; enfin voilà qui est fait, je pars mercredi, et vais cou-cher à Essonne ou à Melun : je vais par la Bourgogne ; je ne m’arrêterai pointà Dijon : je ne pourrai refuser quelques jours en passant à quelque vieille