LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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qu’il ne s'est point trompé dans l’opinion de m’avoir fait un grand plaisir. Jesuis fâchée que vous ayez perdu un de mes paquets ; comme ils sont pleinsde nouvelles, cela vous dérange, et vous ôte du train de ce qui se passe.
Vous devez avoir reçu des relations fort exactes ; elles vous auront fait voirque le Rhin étoit mal défendu ; le grand miracle, c’est de l’avoir passé à lanage.M. le Prince et ses Argonautes étoient dans un bateau: les premièrestroupes qu’ils rencontrèrent au delà demandoient quartier, quand le malheurvoulut que M. de Longueville, qui sans doute ne l’entendit pas, s’approche deleurs retranchements, et, poussé d’une bouillante ardeur, arrive à la barrière,où il tue le premier qui se trouve sous sa main : en même temps on le perce decinq ou six coups. M. le Duc le suit, M. le Prince suit son fds, et tous lesautres suivent M. le Prince : voilà où se fit la tuerie, qu’on auroit, commevous voyez, très-bien évitée, si l’on avoit su l’envie que ces gens-là avoientde se rendre ; mais tout est marqué dans l’ordre de la Providence.
Le comte de Guiche a fait une action dont le succès le couvre de gloire, car,si elle eût tourné autrement, il eût été criminel. Il se charge de reeonnoîtresi la rivière est guéable ; il dit que oui : elle ne l’est pas. Des escadrons entierspassent à la nage sans se déranger: il est vrai qu’il passe le premier. Cela nes’est jamais hasardé ; cela réussit, il enveloppe des escadrons, et les force àse rendre: vous voyez bien que son bonheur et sa valeur ne se sont pointséparés; mais vous devez avoir de grandes relations de tout cela.
Le chevalier de Nantouillet 1 étoit tombé de cheval; il va au fond de l’eau;il revient, il retourne, il revient encore ; enfin il trouve la queue d’un cheval,il s’y attache ; ce cheval le mène à bord, il monte sur le cheval, se trouve àla mêlée, reçoit deux coups dans son chapeau, et revient gaillard : voilà quiest d’un sang-froid qui me fait souvenir d’Oronté, prince des Massagètes.
Au reste, il n’est rien de plus vrai que M. de Longueville avoit été à confesseavant que de partir. Comme il ne se vanloit jamais de rien, il n’en avoit pasmême fait sa cour à madame sa mère ; mais ce fut une confession conduite parnos amis (de Port-Royal ), et dont l’absolution fut différée plus de deux mois :cela s’est trouvé si vrai, que madame de Longueville n’en peut pas douter :vous pouvez penser quelleconsolation.il faisoit une infinité de libéralités et decharités que personne ne savoit, et qu’il ne faisoit qu’à condition qu’on n’enparlât point: jamais un homme n’a eu tant de solides vertus; il ne lui man-quoit que des vices, c’est-à-dire un peu d’orgueil, de vanité, dehauteur ; mais,du reste, jamais on n’a été si près de la perfeetio n:pagolui,pagoilmondo.Il étoit au-dessus des louanges; pourvu qu’il fût content de lui, c’étoit assez.
' François Dnprat descendant dn chancelier.