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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

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quil ne s'est point trompé dans lopinion de mavoir fait un grand plaisir. Jesuis fâchée que vous ayez perdu un de mes paquets ; comme ils sont pleinsde nouvelles, cela vous dérange, et vous ôte du train de ce qui se passe.

Vous devez avoir reçu des relations fort exactes ; elles vous auront fait voirque le Rhin étoit mal défendu ; le grand miracle, cest de lavoir passé à lanage.M. le Prince et ses Argonautes étoient dans un bateau: les premièrestroupes quils rencontrèrent au delà demandoient quartier, quand le malheurvoulut que M. de Longueville, qui sans doute ne lentendit pas, sapproche deleurs retranchements, et, poussé dune bouillante ardeur, arrive à la barrière, il tue le premier qui se trouve sous sa main : en même temps on le perce decinq ou six coups. M. le Duc le suit, M. le Prince suit son fds, et tous lesautres suivent M. le Prince : voilà se fit la tuerie, quon auroit, commevous voyez, très-bien évitée, si lon avoit su lenvie que ces gens- avoientde se rendre ; mais tout est marqué dans lordre de la Providence.

Le comte de Guiche a fait une action dont le succès le couvre de gloire, car,si elle eût tourné autrement, il eût été criminel. Il se charge de reeonnoîtresi la rivière est guéable ; il dit que oui : elle ne lest pas. Des escadrons entierspassent à la nage sans se déranger: il est vrai quil passe le premier. Cela nesest jamais hasardé ; cela réussit, il enveloppe des escadrons, et les force àse rendre: vous voyez bien que son bonheur et sa valeur ne se sont pointséparés; mais vous devez avoir de grandes relations de tout cela.

Le chevalier de Nantouillet 1 étoit tombé de cheval; il va au fond de leau;il revient, il retourne, il revient encore ; enfin il trouve la queue dun cheval,il sy attache ; ce cheval le mène à bord, il monte sur le cheval, se trouve àla mêlée, reçoit deux coups dans son chapeau, et revient gaillard : voilà quiest dun sang-froid qui me fait souvenir dOronté, prince des Massagètes.

Au reste, il nest rien de plus vrai que M. de Longueville avoit été à confesseavant que de partir. Comme il ne se vanloit jamais de rien, il nen avoit pasmême fait sa cour à madame sa mère ; mais ce fut une confession conduite parnos amis (de Port-Royal ), et dont labsolution fut différée plus de deux mois :cela sest trouvé si vrai, que madame de Longueville nen peut pas douter :vous pouvez penser quelleconsolation.il faisoit une infinité de libéralités et decharités que personne ne savoit, et quil ne faisoit quà condition quon nenparlât point: jamais un homme na eu tant de solides vertus; il ne lui man-quoit que des vices, cest-à-dire un peu dorgueil, de vanité, dehauteur ; mais,du reste, jamais on na été si près de la perfeetio n:pagolui,pagoilmondo.Il étoit au-dessus des louanges; pourvu quil fût content de lui, cétoit assez.

' François Dnprat descendant dn chancelier.