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LETTRES DE MADAME DE SÉV1ENÉ
point vue sur tous ces chemins-ci ; mais, quand j’y ai passé, j’étois comblée dojoie, dans l’espérance de vous voir et de vous embrasser, et, en retournant surmes pas, j’ai une tristesse mortelle dans le cœur, et je regarde avec envie lessentiments que j’avois en ce temps-là ; ceux qui les suivent sont bien différents.J’avois toujours espéré de vous ramener; vous savez par quelles raisons et parquels tons vous m’avez coupé court là-dessus : il a fallu que tout ait cédé à laforce de votre raisonnement, et prendre le parti de vous admirer. Mais croyezque la chose du monde qui paroît la moins naturelle, c’est de me voir retournertoute seuleàParis. Si vous y pouvez venir cet hiver, j’en aurai une joie et uneconsolation entière; en ce cas, je ne m’affligerai que pour trois mois, ainsi quevous m’en priez. Mais je vous quitte, je m’éloigne; voilà ce que je vois, et je nesais point l’avenir. J’ai une envie continuelle de recevoir de vos lettres; c’estun plaisir bien douloureux ; mais je m’intéresse si fort à tout ce que vous faites,que je ne puis vivre sans le savoir. N’oubliez point de solliciter le pelit procès,et de bien compter sur vos doigts les moutons de votre troupeau. Ne mettezpoint votre pot-au-feu si matin, craignez d’en faire un consommé; la penséed’une oille 1 me plaît bien, elle vaut mieux qu’une viande seule : pour moi, jen’y mets comme vous qu’une seule chose, avec de la chicorée amère ; mais ilfaut qu’elle soit bonne pour la santé ; car, hormis que je suis laide et quepersonne ne me reconnoît ici, du reste je ne me portai jamais mieux.
J’ai été fort aise d’embrasser la pauvre Rochcbonne ; je ne puis souffrir quece qui estGrignan. Je ferai réponse à notre mère de Sainte-Marie; j’ai passéla journée avec celles qui sont ici. Je pars demain pour la Bourgogne : voiciencore un agrément pour moi, c’est que je ne recevrai plus de vos lettresque par Paris ; adressez-les à M. de Coulanges; il me les fera tenir à Bour-billy. La Bochebonne, que voilà auprès de moi, vous adore : nous nous in-terrompons toutes deux pour parler de vous avec la dernière tendresse.Adieu, ma très-aimable; vous voulez que je juge de votre cœur par le mien;je le fais, et c’est pour cela que je vous aime et je vous plains.
A LA MÊME
D'un petit chien de village, à six lieues de Lyoll,mercredi au soir, 11 octobre 1G73.
Me voici arrivée, ma tille, dans un lieu qui me feroit triste quand je ne le se-ruis pas; il n’y a rien ; c’est un désert. Je me suis égarée dans les champs pour
1 Espèce de potage ou de ragoût à lu mode espagnole;