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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE
A LA MÊME
A Boiirhilly, lundi 10 octobre 1075.
Enfin, ma chère fille, j’arrive présentement dans le vieux château de mespères. Voici où ils ont triomphé, suivant lamode de ce temps-là. Je trouve mesbelles prairies, ma petite rivière, mes magnifiques bois et mon beau moulin, àla même place où je les avois laissés. Il y a ici de plus honnêtes gens que moi ;et cependant, au sortir de Grignan, après vous avoir quittée, jem’y meurs dotristesse. Je pleurerois présentement de tout mon cœur, si je m’en vouloiscroire; mais je m’en détourne, suivant vos conseils. Je vous ai vue ici; Bussy yétoit, qui nous empêchoit fort de nous y ennuyer. Voilà où vous m’appelâtes ma-râtre d’un si bon ton. On a élagué des arbres devant cette porte, ce qui fait uneallée fort agréable. Tout crève ici de blé, et de Caron pas un mot 1 , c’est-à-direpas un sol. Il pleut à verse : je suis désaccoutumée de ces continuels orages,j’ensuis en colère. M. de Guitaud est à Epoisses : il envoie tous les jours ici pour sa-voir quand j’arriverai, et pour m’emmener chez lui; mais ce n’est pas ainsiqu’on fait ses affaires ; j'irai pourtant le voir, et vous prévoyez bien que nous par-lerons de vous; je vous prie d’avoir l’esprit en repos sur tout ce que je dirai :jene suis pas assurément fort imprudente. Nous vous écrirons, Guitaud et moi.Je ne puis m’accoutumer à ne plus vous voir; et, si vous m’aimez, vous m’endonnerez une marque certaine cette année. Adieu, mon enfant; j’arrive, je suislin peu fatiguée ; quand j’aurai les pieds chauds, je vous en dirai davantage.
A LA MÊME
A Epoisses, mercredi 25 octobre 1673,
Je n’achevai qu’avant-hier toutes mes affaires à Bourbilly, et le mêmejour jevins ici, où l’on m’attendoit avec quelque impatience. J’ai trouvé le maître et lamaîtresse du logis avec tout le mérite que vous leur connoissez, et la comtesse(de Fiesque), qui pare et qui donne de la joie à tout un pays. J’ai mené avecmoi M. et madame de Toulongeon, qui ne sont pas étrangers dans cette mai-son : il est survenu encore madame de Chatelus et M. le marquis de Bonneval ;
1 Allusion au dialogue de Lucien inlitulé : Caron, ou le Contemplateur.