Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

190

LETTRES 1)E MADAME DE SÉV1GNÉ

sagesse et la philosophie même, je ne veux ^ ' quon me puisse accuserdètre une mère folle, injuste et frivole, qui dérange tout, qui ruine tout, quivous empêche de suivre la droiture de vos sentiments, par une tendresse defemme. Mais javois cru que vous pouviez faire ce voyage : vous me laviezpromis ; et quand je songe à ce que vous dépensez à Aix, et en comédiens, et enfêtes, et en repas dans le carnaval, je crois toujours quil vous en coûteraitmoins de venir ici, vous ne serez point obligée de rien apporter. M. dePomponne et M. de la Garde me font voir mille affaires vous et M. de Gri-gnan êtes nécessaires ; je joins à cela cette tutelle. Je me trouve disposée à vousrecevoir; mon cœur sabandonne à cette espérance. Vous nêtes point grosse,vous avez besoin de changer dair : je me flattois même que M. de Grignanvoudrait bien vous laisser avec moi cet été, et quainsi vous ne feriez pas unvoyage de deux mois, comme un homme : tous vos amis avoient la complaisancede me dire que javois raison de vous souhaiter avec ardeur : voilà sur quoi jemarchois. Vous ne trouvez point que tout cela soit ni bon ni vrai, je cède à lanécessité et à la force de vos raisons ; je veux tâcher de my soumettre à votreexemple, et je prendrai cette douleur, qui nest pas médiocre, comme unepé-nitence que Dieu veut que je fasse, et que jai bien méritée. Il est difficile demen donner une meilleure, ni qui frappe plus droit à mon cœur ; mais il fauttout sacrifier, et me résoudre à passer le reste de ma vie, séparée de la per-sonne du monde qui mest la plus sensiblement chère, qui touche mon goût,mon inclination, mes entrailles; qui maime plus quelle na jamais fait. Ilfaut donner tout cela à Dieu, et je le ferai avec sa grâce, et jadmirerai saprovidence, qui permet quavec tant de grandeurs et de choses agréablesdans votre établissement, il sy trouve des abîmes qui ôtent tous les plaisirsde la vie, et une séparation qui me blesse le cœur à toutes les heures dujour, et bien plus que je ne voudrais à celles de la nuit. Voilà mes senti-ments; ils ne sont pas exagérés, ils sont simples et sincères; jen ferai unsacrifice pour mon salut. \oilà qui est fini; je ne vous en parlerai plus, etje méditerai sans cesse sur la force invincible de vos raisons, et sur votreadmirable sagesse, dont je vous loue, et que je tâcherai dimiter.

Jai fait à mon ami ( Corbinelli ) toutes vos animosités; cela est plaisant, illes a très-bien reçues. Je crois quil est venu ici pour réveiller un peu la ten-dresse de ses vieux amis. Nous avons trouvé la pièce des cinq auteurs extrême-ment jolie, et très-bien appliquée. Le chevalier de Buous la possédée deuxjours. Vos deux vers sont très-bien corrigés. Voilà mon fils qui arrive. Je menvais fermer cette lettre, et je vous en écrirai une autre demain avec lui,toute pleine des nouvelles que jaurai reçues de Saint-Gennain. On dit quela maréchale de Gramont na voulu voir ni Louvigny ni sa femme : ils sont