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LETTRES DE MADAME DE SÉY1GNÉ
vous donnez de la considération les uns aux autres. Je parlerois d’ici à de-main là-dessus. J’en écris à M. l’archevêque : gagnez cela sur le coadjuteur,et faites-lui tenir ma lettre.
M. le prince revient de trente lieues. M. de Turcnnc n’est point parti. M. deMontcrei s’est retiré. M. de Luxembourg est dégagé. Mon fils sera ici dans deuxjours. Depuis vingt-quatre heures, on a volé dans la chapelle de Saint-Germainla lampe d’argent de sept mille francs, et six chandeliers plus hauts que moi.Voilà une extrême insolence. On a trouvé des cordes du côté de la tribune, de madame de Richelieu. On ne comprend pas comment cela s’est pu faire ;il y a des gardes qui vont et viennent, et tournent toute la nuit.
Savez-vous que l’on parle de la paix? M. de Chaulnes arrive de Bretagne,et repart pour Cologne.
A M. DE GUIGNA N
A Paris, ce 13 janvier 1674,
Je rcconnois bien, mon cher comte, votre politesse ordinaire et la bonté devotre cœur, qui vous rend sensible à toute la tendresse du mien. Je sens avecplaisir toutes les douceurs de votre aimable lettre, et ce n’est point pour lespayer que je vous jure que, pour ma seule considération, j’aurois cédé cetteannée aux raisons de ma tille, si l’intérêt de vos affaires n’avoit décidé. A’ousconnoissez M. de la Garde, et comme il scroit d’humeur à vous déranger tousdeux, s’il n’étoit question que du plaisir de venir me voir. Il a été persuadé, etl’est plus que jamais, de la nécessité de votre voyage : vous seul avez bonnegrâce à parler au roi de vosAffaires ; madame de Grignan tiendra sa place d’uneautre manière, et, si vous pouviez amener M. le coadjuteur, votre troupe seroitcomplète. Voilà mon sentiment et celui de tous vos amis. M. de Pomponne estdu nombre, et sera très-aise de vous voir tous. Au reste, c’est à vous que jeconfie la conduite du chemin. N’allez point en carrosse sur le bord du Rhône ;évitez une eau qui est à une lieue de Montélimar : cette eau ce n’est que leRhône, où ils firent entrer mon carrosse l’année dernière : mes chevaux na-geoient agréablement. Au nom de Dieu, ne vousmoquezpasdemes précautions :ce n’est qu’avec de la sagesse et de la prévoyance qu’on voyage bien. Adieu,mon cher comte, je puis donc espérer de vous embrasser bientôt. Quelle obli-gation ne vous ai-je point ! Si j’ai pour vous une véritable amitié et une incli-nation naturelle, vous savez bien au moins que ce n’est pas d’aujourd’hui.