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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES RE MADAME DE SÉYIGNÉ

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quelle laccusoit; elle aime autant le Créateur quelle aimoit la créature. Nousrîmes fort de ses manières passées ; nous les tournâmes en ridicule. Elle napoint le style des sœurs Colettes : elle parle sincèrement et fort agréable-ment de son état. Jy fus deux heures ; on ne sennuie point avec elle : elle semortifie de ce plaisir, mais cest sans affectation. Enfin, elle est bien plus ai-mable quelle nétoit. Je ne pense pas, mon enfant, que vous tous plaigniezque je ne vous mande point de détails.

Je reçois tout présentement votre lettre du 7. Je vous avoue, ma très-chère,quelle me comble dune joie si vive, quà peine mon cœur, quevousconnoissez,la peut contenir : il est sensible à tout, et je le haïrois sil étoit pour mes intérêtscomme il est pour les vôtres. Enfin, ma fille, vous venez : cest tout ce qui peutmêtre le plus agréable ; mais je men vais vous dire à mon tour une chose à quoivous ne vous attendez point ; cest que je vous jure et vous proteste devant Dieuque, si M. de la Garde navoit trouvé votre voyage nécessaire, et quen effet il nele fût pas pour vos affaires, jamais je naurois mis en compte, au moins pourcette année, le désir de vous voir, ni ce que vous devez à la tendresse infinieque jai pour vous : je sais la réduire à la droite raison, quoi quil men coûte ; etjai quelquefois de la force dans ma foiblesse, comme ceux qui sont les plus phi-losophes. Après cette déclaration sincère, je ne vous cache point que je suis pé-nétrée de joie, et que la raison se rencontrant avec mes désirs, je suis à lheureque je vous écris, parfaitement contente, et je ne vais être occupée quà vousbien recevoir. Savez-vous bien que la chose la plus nécessaire, après vous etM. de Grignan, ce seroit damener M. le coadjuteur? Peut-être naurez-vous pastoujours la Garde ; et, sil vous manque, vous savez que M. de Grignannest passur ses intérêts comme sur ceux du roi son maître : il a une religion et un zèlepour ceux-ci, qui ne se peuvent comparer quà la négligence quil a pour lessiens. Quand il veut prendre la peine de parler, il fait très-bien : personne nepeut tenir sa place ; cest ce qui fait que nous le souhaitons. Vous nêtes pointsur le pied de madame de Calvisson 1 , pour agir toute seule : il vous fautencore huit ou dix années ; mais M. de Grignan, vous et M. le coadjuteur, voilàce qui seroit dune utilité admirable. Le cardinal de Retz arrive : il sera-ravide vous voir. Ma fille, quelle joie ! Mais, sur toutes choses, ne vous faites pointde bravoure ridicule ; ne vous donnez point dun pont dAvignon ni dune mon-tagne de Tarare. Venez sagement : cest à M. de Grignan que je recommandecette barque; cest lui qui men répondra. Jécris à M. le coadjuteur, pourle conjurer de venir : il nous facilitera laudience de deux ministres, il sou-tiendra lintérêt de son frère. M. le coadjuteur est hardi, il est heureux; vous

1 Anne-Madeleine de Liste, fille du marquis de Marivaux, mariée en 1661 à Jean-Louis deLouet, marquis de Calvisson.