LETTRES RE MADAME DE SÉYIGNÉ
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qu’elle l’accusoit; elle aime autant le Créateur qu’elle aimoit la créature. Nousrîmes fort de ses manières passées ; nous les tournâmes en ridicule. Elle n’apoint le style des sœurs Colettes : elle parle sincèrement et fort agréable-ment de son état. J’y fus deux heures ; on ne s’ennuie point avec elle : elle semortifie de ce plaisir, mais c’est sans affectation. Enfin, elle est bien plus ai-mable qu’elle n’étoit. Je ne pense pas, mon enfant, que vous tous plaigniezque je ne vous mande point de détails.
Je reçois tout présentement votre lettre du 7. Je vous avoue, ma très-chère,qu’elle me comble d’une joie si vive, qu’à peine mon cœur, quevousconnoissez,la peut contenir : il est sensible à tout, et je le haïrois s’il étoit pour mes intérêtscomme il est pour les vôtres. Enfin, ma fille, vous venez : c’est tout ce qui peutm’être le plus agréable ; mais je m’en vais vous dire à mon tour une chose à quoivous ne vous attendez point ; c’est que je vous jure et vous proteste devant Dieuque, si M. de la Garde n’avoit trouvé votre voyage nécessaire, et qu’en effet il nele fût pas pour vos affaires, jamais je n’aurois mis en compte, au moins pourcette année, le désir de vous voir, ni ce que vous devez à la tendresse infinieque j’ai pour vous : je sais la réduire à la droite raison, quoi qu’il m’en coûte ; etj’ai quelquefois de la force dans ma foiblesse, comme ceux qui sont les plus phi-losophes. Après cette déclaration sincère, je ne vous cache point que je suis pé-nétrée de joie, et que la raison se rencontrant avec mes désirs, je suis à l’heureque je vous écris, parfaitement contente, et je ne vais être occupée qu’à vousbien recevoir. Savez-vous bien que la chose la plus nécessaire, après vous etM. de Grignan, ce seroit d’amener M. le coadjuteur? Peut-être n’aurez-vous pastoujours la Garde ; et, s’il vous manque, vous savez que M. de Grignann’est passur ses intérêts comme sur ceux du roi son maître : il a une religion et un zèlepour ceux-ci, qui ne se peuvent comparer qu’à la négligence qu’il a pour lessiens. Quand il veut prendre la peine de parler, il fait très-bien : personne nepeut tenir sa place ; c’est ce qui fait que nous le souhaitons. Vous n’êtes pointsur le pied de madame de Calvisson 1 , pour agir toute seule : il vous fautencore huit ou dix années ; mais M. de Grignan, vous et M. le coadjuteur, voilàce qui seroit d’une utilité admirable. Le cardinal de Retz arrive : il sera-ravide vous voir. Ma fille, quelle joie ! Mais, sur toutes choses, ne vous faites pointde bravoure ridicule ; ne vous donnez point d’un pont d’Avignon ni d’une mon-tagne de Tarare. Venez sagement : c’est à M. de Grignan que je recommandecette barque; c’est lui qui m’en répondra. J’écris à M. le coadjuteur, pourle conjurer de venir : il nous facilitera l’audience de deux ministres, il sou-tiendra l’intérêt de son frère. M. le coadjuteur est hardi, il est heureux; vous
1 Anne-Madeleine de Liste, fille du marquis de Marivaux, mariée en 1661 à Jean-Louis deLouet, marquis de Calvisson.