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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE
LE COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉYIGXÉ
A Chase», ce 10 septembre 1074.
Comme je ne trouve aucune conversation qui me plaise tant que la vôtre,madame, je ne trouve aussi point de lettres si agréables que celles que vousm’écrivez. Il faut dire la vérité ; ç’auroit été grand dommage si vous fussiezmorte : tous vos amis y auraient fait une perte infinie.
Nos victoires sont fort chères, mais elles en sont plus honorables. Le roiesthien heureux, dites-vous, de se pouvoir passer de tant de braves gens qu’illaisse inutiles : j’en demeure d’accord ; mais ce n’est pas une bonne fortunenouvelle pour lui, car il s’est autrefois passé de M. le Prince et de AL deTu-renne, et les a même bien battus, eux qui présentement avec ses armesbattent tout le reste du monde. Après cela nous pouvons bien nous faire jus-tice, et ne pas trouver étrange qu’on puisse faire la guerre sans nous. Dansd’autres États que celui-ci, nous brillerions, et il faudrait que l’on comptâtavec nous quand on aurait de grandes affaires sur les bras; mais en France ilva tant de gens de mérite, et beaucoup plus qui ont apparence d’en avoir, queceux qui en ont un véritable ne sont distingués bien souvent que par la for-tune : quand elle leur manque, on les laisse chez eux, pendant qu’on gagnefort bien des batailles sans eux, avec toutes sortes de gens mêlés. Ma chargeest remplie par un galant homme : il a de la naissance et du mérite, etcelui auquel il succède n’avoit que du courage et de la faveur. Je viens delui écrire comme à mon ami et à mon allié.
Aussitôt après la nouvelle du combat de Senef, j’écrivis au roi, et je lui offrismes services. Toutes mes honnêtetés et ma bonne conduite sont des œuvresmortes, maintenant que la grâce me manque; mais peut-être que tout cela mesera compté, et me tournera à profit, si je reviens jamais à la cour. Il faut es-pérer, et cependant se réjouir. Monsieur votre fils a été bien heureux d’enêtre quitte pour une légère blessure à la tête. Ce que le peuple appelle menerles gens à la boucherie , c’est les poster où étoient les quatre escadrons de lamaison du roi ; et qui a passé par là a essuyé les plus grands périls de laguerre. Quand on affronte de la cavalerie ou de l’infanterie, l’action anime;mais ici c’est de sang-froid qu’on est passé par les armes.