Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE

205

de vous voir, et de vous recevoir, et de vous embrasser avec des sentimentset des manières daimer qui sont dune étoffe au-dessus du commun, etmême de ce que lon estime le plus.

A LA MÊME

A Livry, cc 1 er juin 1074,

Il faut, nia bonne, queje sois persuadée de votre fonds pour moi, puisque jevis encore. Cest une chose bien étrange que la tendresse que jai pour vous ;jene sais si, contre mon dessein, jen témoigne beaucoup, mais je sais bien quejen cache encore davantage. Je ne veux point vous dire lémotion et la joie quemadonnées votre laquais et votre lettre. Jai eu même le plaisir de ne pointcroire que vous fussiez malade ; jai été assez heureuse pour croire ce que eé-toit. Il y a longtemps queje lai dit : quand vous voulez, vous êtes adorable ;rien ne manque à ce que vous faites. Jécris dans le milieu du jardin, commevous lavez imaginé, et les rossignols et les petits oiseaux ont reçu avec un grandplaisir, mais sans beaucoup de respect, coque je leur ai dit de votre part; ilssont situés dune manière qui leur ôte toute sorte dhumilité. Je fus hierdeux heures toute seule avec les liamadryades : je leur parlai de vous ;elles me contentèrent beaucoup par leur réponse. Je ne sais si ce pays toutentier est bien content de moi, car enfin, après avoir joui de toutes sesbeautés, je nai pu mempêcher de dire :

Mais, quoi que vous ayez, vous navez point Ealixte,

Et moi, je' ne vois rien quand je ne la vois pas.

Cela est si vrai, que je repars après dîner avec joie. La bienséance na nullepart à tout ce que je fais; cest ce qui est cause que les excès de liberté quevous me donnez me blessent le cœur. Il y a deux ressources dans le mien quevous ne sauriez comprendre. Je vous loue davoir gagné vingt pistoles ; cetteperte a paru légère étant suivie dun grand honneur et dune bonne collation.Jai fait vos compliments à nos oncles et cousines ; ils vous adorent et sont ravisde la relation. Cela leur convient, et point du tout en un lieu je vaisner ; cest pourquoi je vous la renvoie. Javois laissé à mon portier unelettre pour Braneas ; je vois bien quon la oubliée. Adieu, ma très-chère ettrès-aimable enfant; vous savez queje suis à vous.

1 M. et madame de Grignan arrivèrent à Paris peu de jours après. M. de Grignan retourna enProvence au mois de mai 1074, et madame de Grignan alla le rejoindre à la fin de mai 1675.