LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNE
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de vous voir, et de vous recevoir, et de vous embrasser avec des sentimentset des manières d’aimer qui sont d’une étoffe au-dessus du commun, etmême de ce que l’on estime le plus’.
A LA MÊME
A Livry, cc 1 er juin 1074,
Il faut, nia bonne, queje sois persuadée de votre fonds pour moi, puisque jevis encore. C’est une chose bien étrange que la tendresse que j’ai pour vous ;jene sais si, contre mon dessein, j’en témoigne beaucoup, mais je sais bien quej’en cache encore davantage. Je ne veux point vous dire l’émotion et la joie quem’adonnées votre laquais et votre lettre. J’ai eu même le plaisir de ne pointcroire que vous fussiez malade ; j’ai été assez heureuse pour croire ce que e’é-toit. Il y a longtemps queje l’ai dit : quand vous voulez, vous êtes adorable ;rien ne manque à ce que vous faites. J’écris dans le milieu du jardin, commevous l’avez imaginé, et les rossignols et les petits oiseaux ont reçu avec un grandplaisir, mais sans beaucoup de respect, coque je leur ai dit de votre part; ilssont situés d’une manière qui leur ôte toute sorte d’humilité. Je fus hierdeux heures toute seule avec les liamadryades : je leur parlai de vous ;elles me contentèrent beaucoup par leur réponse. Je ne sais si ce pays toutentier est bien content de moi, car enfin, après avoir joui de toutes sesbeautés, je n’ai pu m’empêcher de dire :
Mais, quoi que vous ayez, vous n’avez point Ealixte,
Et moi, je' ne vois rien quand je ne la vois pas.
Cela est si vrai, que je repars après dîner avec joie. La bienséance n’a nullepart à tout ce que je fais; c’est ce qui est cause que les excès de liberté quevous me donnez me blessent le cœur. Il y a deux ressources dans le mien quevous ne sauriez comprendre. Je vous loue d’avoir gagné vingt pistoles ; cetteperte a paru légère étant suivie d’un grand honneur et d’une bonne collation.J’ai fait vos compliments à nos oncles et cousines ; ils vous adorent et sont ravisde la relation. Cela leur convient, et point du tout en un lieu où je vais dûner ; c’est pourquoi je vous la renvoie. J’avois laissé à mon portier unelettre pour Braneas ; je vois bien qu’on l’a oubliée. Adieu, ma très-chère ettrès-aimable enfant; vous savez queje suis à vous.
1 M. et madame de Grignan arrivèrent à Paris peu de jours après. M. de Grignan retourna enProvence au mois de mai 1074, et madame de Grignan alla le rejoindre à la fin de mai 1675.