LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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A LA MÊME
À Paris, mercredi 3 juillet 1675.
Mon Dieu, ma fille, que je m’accoutume peu à votre absence ! j’ai quelquefoisde si cruels moments, quand je considère comme nous voilà placées, que je nepuis respirer ; et, quelque soin que je prenne de détourner cette idée, elle re-vient toujours. Je demande pardon à votre philosophie devons faire voir tantde foiblesse ; mais une fois entre mille, ne soyez point fâchée que je me donnele soulagement de vous dire ce que je souffre si souvent sans en rien dire à per-sonne. Il est vrai que la Bretagne nous va encore éloigner : c’est une rage; ilsemble que nous voulions nous aller jeter chacune dans la mer, et laissertoute la France entre nous deux : Dieu nous bénisse.
Je reçus il y a deux jours une lettre de M. le cardinal, qui est à la veilled’entrer dans sa solitude : je crois qu’elle ne lui ôtera de longtemps l’amitiéqu’il a pour vous ; je suis plus que satisfaite, en mon particulier, de cellequ’il me témoigne.
Je vous vois user de votre autorité pour faire prendre médecine à votre fils : jecrois que vous faites fort bien. Ce n’est pas un rôle qui vous convienne mal quecelui du commandement ; mais vous êtes heureuse que votre enfant ne vous aitjamais vue avaler une médecine : votre exemple détruirait vos raisonnements.Je songe à votre frère : vous souvient-il comme il vous contrefaisoit? Je suis ra-vie que ce petit marquis soit guéri : vous vous servirez du pouvoir que vousavez sur lui pour le conduire; j’ai bonne opinion de lui de vous aimer. Pourmoi, je me suis fait saigner pour l’amour de vous ; je m’en porte fort bien. Unmédecin que j’ai vu chez madame de la Fayette m’a priée de ne me point fairepurger sitôt : il me donnera des pilules admirables : c’est le premier mé-decin de Madame, qui vaut mieux que tous les autres premiers médecins.
Nous avons eu un froid étrange; mais j’admire bien plus le vôtre : il mesemble qu’au mois de juin je n’avois pas froid en Provence. Je vous vois dansune parfaite solitude; je vous plains moins qu’une autre : je garde ma pitiépour bien d’autres sujets, et pour moi-même la première. Je trouve qu’il estcommode de connoître les lieux où sont les gens à qui l’on pense toujours : nesavoir où les prendre fait une obscurité qui blesscl’imagination; Votre chambreet votre cabinet me font mal, et pourtant j’y suis quelquefois toute seule à son-ger à vous : c’est que je ne me soucie point de me tant épargner. Ne faites-vous