LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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nouir. On étoit prêt d’aller se divertir à Fontainebleau; tout a été rompu. Jamaisun homme n’a été regretté si sincèrement : tout ce quartier où il a logé 1 , ettout Paris, et tout le peuple, étoit dans le trouble et dans l’émotion. Chacunparloitet s’attroupoit pour regretter ce héros. Je vous envoie une très-bonnerelation de ce qu’il a fait quelques jours avant sa mort. C’est après trois moisd’une conduite toute miraculeuse, et que les gens du métier ne se lassentpoint d’admirer, qu’arrive le dernier jour de sa gloire et de sa vie. Il avoitleplaisir de voir décamper l’armée des ennemis devant lui, et, le 27, qui étoitsamedi, il alla sur une petite hauteur pour observer leur marche : son desseinétoit de donner sur l’arrière-garde, et il mandoit au roi, à midi, que, dans cettepensée, il avoit envoyé dire à Brissac qu’on fît les prières de quarante heures.Il mande la mort du jeune d’Hocquincourt, et qu’il enverra un courrier au roipour apprendre la suite de cette entreprise ; il cachette sa lettre, et l’envoie àdeux heures. Il va sur cette petite colline avec huit ou dix personnes : on tirede loin à l’aventure un malheureux coup de canon, qui le coupe parle milieudu corps, et vous pouvez penser les cris et les pleurs de cette armée. Le cour-rier part à l’instant; il arriva lundi, comme je vous ai dit : de sorte qu’à uneheure l’une de l’autre le roi eut une lettre de M. de Turenne, et la nouvelle desa mort. Il est arrivé depuis un gentilhomme de M. de Turenne, qui dit queles armées sont assez près l’une de l’autre ; que M. de Lorges commande à laplace de son oncle, et que rien ne peut être comparable à laviolente afflictionde toute cette armée. Le roi a ordonné en même temps à M. le Duc d’y couriren poste, en attendant M. le Prince, qui doit y aller ; mais, comme sa santé estassez mauvaise et que le chemin est long, tout est à craindre dans cet entre-temps. C’est une cruelle chose que cette fatigue pour M. le Prince; Dieu veuillequ’il en revienne ! M. de Luxembourg demeure en Flandre, pour y commanderen chef. Les lieutenants généraux de M. le Prince sont MM. de Duras et de laFeuillade. Le maréchal de Créqui demeure où il est. Dès le lendemain de cettenouvelle, M. de Louvois proposa au roi de réparer cette perte en faisant huitgénéraux au lieu d’un : c’est y gagner 2 * . En même temps, on fit huit maré-chaux de France, savoir, M. deRochefort 5 , à qui les autres doivent un remer-cîment :MM. de Luxembourg, Duras, laFeuillade,d’Estrades,Navailles,Schom-herg et Yivonne. En voilà huit bien comptés : je vous laisse méditer sur cetendroit. Le grand maître 4 étoit au désespoir : on l’a fait duc ; mais que lui
1 Rue Saint-Louis, au Marais.
2 Madame de Cornuel disait que c’était la monnaie de Turenne.
5 M. de Louvois, voulant faire M. de Rochefort maréchal de France, n’y pouvait parvenirqu’en proposant les sept autres, qui étaient plus anciens lieutenants généraux que M. de Rochefort.
4 Lo comte du Lude, grand maître de l’artillerie.