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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
ici de votre beauté. J’aurois vu cette princesse sans notre voyage de Pom-ponne : tout le monde la trouve comme vous l’avez représentée, c’est-à-dired’une tristesse effroyable. Madame de Montmartre 1 alla s’emparer d’elle àFontainebleau; on lui prépare une affreuse prison.
Madame de Montlouet 2 a la petite vérole ; les regrets de sa fille sont infinis,et la mère est au désespoir de ce que sa fille ne veut point la quitter pouraller prendre l’air, comme on lui ordonne. Pour de l’esprit, je pense qu’ellesn’en ont pas du plus fin; mais pour des sentiments, ma belle, c’est toutcomme chez nous, et aussi tendres, et aussi naturels. Vous me dites deschoses si extrêmement bonnes sur votre amitié pour moi, et à quel rang vousla mettez, qu’en vérité je n’ose entreprendre de vous dire combien j’en suistouchée, et de joie, et de tendresse, et de reconnoissance ; mais vous le com-prendrez aisément, puisque vous croyez savoir à quel point je vous aime : ledessous de vos cartes est agréable pour moi. M. de Pomponne disoit, eu de-meurant d’accord que rien n’est général : « Il paroît que madame de Sévignéaime passionnément madame de Grignan : savez-vous le dessous des cartes ?Voulez-vous que je vous le dise ? C'est quelle l’aime passionnément. » Il pour-rait y ajouter, à mon éternelle gloire, et qu’elle en est aimée.
J’ai le paquet de vos soies; je voudrais bien trouver quelqu’un qui vous le por-tât; ilest trop petit pour les voitures, ettrop gros pour la poste. Je crois que j’enpourrais dire autant de cette lettre. Adieu,ma très-aimable et très-chère enfant;je ne puisjamais vous trop aimer ; quelques peines qui soient attachées à cettetendresse,celle que vous avez pour moi mériterait encore plus, s’il étoit possible.
A M. DE GRIGNAN
A Taris, ce 51 juillet 1675.
C’est à vous que je m’adresse, mon cher comte, pour vous écrire une desplus fâcheuses pertes qui pût arriver en France : c’est la mort de M. de Turenne,dont je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi désolé que nous lesommes ici. Cette nouvelle arriva lundi à Versailles. Le roi en a été affligé,comme on doit l’être de la mort du plus grand capitaine et du plus honnêtehomme du monde. Toute la cour fut en larmes, et M. de Condom pensa s’éva-
1 Françoise-Renéo de Lorraine de Guise, abbesse de Montmartre.
1 Louise-Henriette Rouault de Thicmbrune, veuve de François de Bullion, marquis de Mont-louet.