LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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chose, que je ne yeux pas quitter ; je n’ai pu même aller à Livry, quelqueenvie que j’en aie. Il faut prendre le temps comme il vient; on est assezaise d’être au milieu des nouvelles, dans ces terribles temps.
Ecoutez, je vous prie, encore un mot de M. deTurcnne. 11 avoit fait con-noissance avec un berger qui savoit très-bien les chemins et le pays; il alloitseul avec lui, etfaisoit poster ses troupes selon la connoissance que cet hommelui donnoit. 11 aimoit ce berger, et le trouvoit d’un sens admirable ; il disoit quelecolonel Bec étoit venu comme cela, et qu’il croyoit que ce. berger feroit sa for-tune comme lui. Quand il eut fait passer ses troupes à loisir, il se trouva con-tent, et dit à M. deRoye : «Tout de bon, il me semble que cela n’est pas trop mal ;et je crois queM. de Montecuculli trouveroit assez bien ce que l’on vient defaire. » Il est vrai que c’étoit un chef-d’œuvre d’habileté. Madame de Villars avu une autre relation depuis le jour du combat, où l’on dit que dans le passagedu Rhin le chevalier de Grignan fit encore des merveilles de valeur et deprudence : Dieu le conserve! car le courage de M. de Turenne semble êtrepassé à nos ennemis : ils ne trouvent plus rien d’impossible.
Depuis la défaite du maréchal de Créqui, M. de la Feuillade a pris laposte, et s’en est venu droit à Versailles, où il surprit le roi, et lui dit: « Sire,les uns font venir leurs femmes ( c’est Pwchefort), les autres les viennent voir :pour moi, je viens voir une heure Votre Majesté, et la remercier mille et millefois; je ne verrai que Votre Majesté, car ce n’est qu’à elle que je dois tout. »Il causa assez longtemps, et puis prit congé, et dit : « Sire, je m’en vais;je vous supplie de faire mes compliments à la reine, à M. le Dauphin, à mafemme et à mes enfants ; » et s’en alla remonter à cheval. Et en effet il n’avu àme vivante. Cette petite équipée a fort plu au roi, qui a raconté en riantcomme il étoit chargé des compliments de M. de la Feuillade. 11 n’v a qu’àêtre heureux, tout réussit.
A LA MÊME
A Livry, mercredi août 1G/5.
En vérité, ma fille, vous devriez bien être ici avec moi; j’y suis venue ccmatin toute seu le, fatiguée et lasse de Paris, au point de n’y pouvoir pas durer.Notre abbé est demeuré pour quelques affaires; pour moi, je n’en ai pointjusqu’à samedi. Me voilà donc pour ces trois jours en paix et en repos; jeprends demain matroisième médecine. Je marcherai beaucoup : je m’imagine(pie j’en ai besoin. Je penserai extrêmement à vous, pour ne pas dire continuel-