LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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l'innocence (le ses mœurs, la pureté de ses intentions, son humilité éloignée detoute sorte d’affectation, la solide gloire dont il étoit plein sans faste et sans osten-tation, aimant la vertu pour elle-même, sans se soucier de l’approbation deshommes, une charité généreuse et chrétienne. Vous ai-je dit comme il rhabillace régiment anglois? Il lui en coûta quatorze mille francs, et il resta sans ar-gent. Les Anglois ont dit à M. de Lorges qu’ils achèveraient de servir cettecampagne pour venger la mort de M. deTurenne,maisqu’après cela ils se reti-reraient, ne pouvant obéira d’autres que lui. Il y avoit de jeunes soldats quis’impatientoient un peu dans les marais, où ils étoient dans l’eau jusqu’auxgenoux ; et les vieux soldats leur disoient : « Quoi ! vous vous plaignez ! On voitbien que vous ne connoissez pas M. de Turenne : il est plus fâché que nousquand nous sommes mal; il ne songe, à l’heure qu’il est, qu’à nous tirer d’ici.11 veille quand nous dormons; c’est notre père. On voit bien que vous êtesjeunes. » Et ils les rassuraient ainsi. Tout ce que je vous mande est vrai : je neme charge point des fadaises dont on croit faire plaisir aux gens éloignés ; c’estabuser d’eux, et je choisis bien plus ce que je vous écris que ce que je vous di-rais si vous étiez ici. Je reviens à son âme : c’est donc une chose à remarquerque nul dévot ne s’est avisé de douter que Dieu ne l’eut reçue à bras ou-verts, comme une des plus belles et des meilleures qui soient jamais sortiesde ses mains. Méditez sur cette confiance générale de son salut, et vous trou-verez que c’est une espèce de miracle qui n’est que pour lui. Enfin personnen’a osé douter de son repos éternel. Vous verrez dans les nouvelles les effetsde cette grande perte.
Leroi a dit d’un certain homme, dont vous aimiez assez l’absence cet hiver,qu’il n’avoit ni cœur ni esprit : rien que cela. Madame de Rohan, avec unepoignée de gens, a dissipé et fait fuir les mutins qui s’étoient attroupés dansson duché de Rohan. Les troupes sont à Nantes, commandées parForbin; cardeVins est toujours subalterne. L’ordre de Forbin est d’obéir à M. deChaulnes ;mais, comme ce dernier est dans son Fort-Louis, Forbin avance et commandetoujours. Vous entendez bien ce que c’est que ces sortes d’honneurs en idée,que l’ou laisse sans action à ceux qui commandent. M. de Lavardin avoit fortdemandé le commandement ; il a été à la tête d’un vieux régiment R et préten-doit que cet honneur lui étoit dû ; mais il n’a pas eu contentement. On dit quenos mutins demandent pardon. Je crois qu’on leur pardonnera moyennantquelques pendus. On a ôté M. de Chamillard, qui étoit odieux à la province, etl’on a donné pour intendant de ccs troupes M. de Marillac, qui est fort honnêtehomme. Ce ne sont plus ces désordres qui m’empêchent de partir, c’est autre
Du régiment de Navarre, l’uu des six vieux.